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vendredi 25 juillet 2014

Autographie romancée #4 À l'atelier (suite)

À l'atelier (suite) #4

Pas encore sortie du gynécée, j’étais fascinée par la beauté des femmes de mon entourage. De très belles femmes. Je ne savais pas encore que pour devenir femme, il fallait avoir aimé la beauté des femmes de mon enfance. Et cette beauté ne concernait pas ma mère — qui n’était pas encore une belle femme, mais allait le devenir, et surtout pas ma grand-mère maternelle, hommasse et obèse, mais toujours bien mise, en veuve convenable. Elle a toujours porté le deuil ou le demi-deuil.

Le deuil, c’était du noir — pour les sorties — ou du gris, de l’anthracite pour tous les jours. Et des robes à fleurs blanches minuscules sur fond parme, gris ou noir, et, une fois peut-être, avec un peu de parme ou de violet clair pour quelques toujours minuscules fleurettes.

Ses seins pendaient quand elle se déshabillait dans ma chambre — qui était notre chambre à toutes les deux. Elle était effrayante de laideur et d’absence de féminité. Ses ongles de pieds étaient crochus.

Ma mère racontait qu’elle riait de ce corps pas même obscène — tout juste laid — Repoussant — en jetant ses seins par-dessus son épaule, l’un après l’autre. Elle ne devait pas beaucoup l’aimer, ce corps embarrassant, pour s’en moquer autant. Côté modèle, de ce point de vue-là, je n’étais pas gâtée.

Et pourtant, on me l’a bien répété que j’étais gâtée. On disait « Gâtée. Pourrie Gâtée ». Et voilà que ma main vient de tracer « gâchée ». Je n’étais pas gâtée. J’ai été gâchée. Par des femmes tristes qui ne s’aimaient pas.

Voilà pour le modèle féminin. Un sacré point de départ.


C’est à l’atelier — désormais, je crois bien que quand je parlerai d’atelier, ce sera l’atelier du Vaillant Petit Tailleur — C’est à l’atelier, donc, que j’ai rencontré la diversité du monde.
Et la diversité des rapports humains. Des modes de communications. On n’était pas là par devoir. On était là pour travailler. Pour avoir un travail en France. C’était un atelier d’émigrés. Il régnait une atmosphère curieuse, à la fois chahuteuse et taiseuse, bavarde et braillarde, bravache avec le vieux Simonetti — qui n’était pas encore vieux mais qui a toujours été un vieux. Bougon. Celui-là, il valait mieux qu’il se taise. Quand il envoyait une de ses saillies bourrues, son souffre-douleur du jour était humilié. L’atmosphère se tendait. Se plombait. Il fallait des trésors de diplomatie pour ramener la gaieté dans l’air empesé, encore tout poissé de la bile de Simonetti. Simonetti était désagréable. Mais c’était un bon ouvrier.

Les artisans, c’étaient le patron et le fils du patron. Les autres, c’étaient les ouvriers. Il y avait donc trois couches hiérarchiques dans ce microcosme de l’artisanat. Et des rapports complexes.
Si le grand-père était le patron en chef — c’était sa Maison — dans son appartement, c’est mon père qui organisait tout, cheville ouvrière entre le Patron et les ouvriers, mais d’un statut incertain. S’il était le fils du patron, il était aussi leur compagnon de travail et lui aussi, n’avait pas toujours son mot à dire. Cet atelier de tailleur pour hommes, ce n’était pas sa maison. Mais le Patron, mon grand-père, était analphabète. Il traitait avec la clientèle (il avait ses clients, puis petit à petit, mon père a eu les siens). Il ne traitait pas avec les ouvriers, ni les banques, ni les autres acteurs, la giletière ou le giletier et la culottière ou le culottier. Ces métiers, très spécialisés, étaient un passage obligé pour tous les tailleurs. Certaines étapes de la confection du veston et du pantalon devaient être prises en charge par un spécialiste, très spécialisé, certes. Indispensable, certes, mais, comme les ouvriers, n’appartenant pas au monde de l’artisan. De l’artisan, artiste d’une création nouvelle pour chaque nouvelle pièce effectuée.
Mon père avait donc un drôle de statut, mi-artisan/patron, mi-ouvrier/compagnon. Et surtout, il était le père de ses parents, émigrés, analphabètes et brisés par des secrets que je n’avais pas encore découverts mais que je devais pressentir (et que ma mère m’incitait — en douce et sans le savoir vraiment elle-même probablement — à ressentir en me préparant à aller dans cette enceinte de l’horreur).

Enceinte de l’horreur. Car c’était bien là le problème.
L’enceinte de l’horreur, c’était ce lieu — dont la salle à manger sentait l’oignon cru.
L’enceinte de l’horreur, c’était ma grand-mère paternelle. Elle avait enfanté, donné vie pendant la guerre à une fille blonde aux yeux bleus. Conçue pendant la captivité du grand-père.
Enceinte de l’horreur : ma mère aussi. Comme tant de femmes de son époque, contrainte à un mariage… qui la déclassait.
L’horreur, alors, c’était donc moi. Aussi.
Condamnée aussi à devenir cette enceinte de l’horreur, enceinte de l’horreur maternelle, grosse d’un déshonneur qui n’avait déjà plus cours, convaincue d’avorter, mais aussi d’épouser le jeune homme — pourtant si mal assorti. Lui aussi, fils d’émigrés — de la famille des Pieds Noirs — tout aussi rejetés que les Juifs dans cette France terre d’exil, rance terre d’accueil, tant aimée et pourtant si haïssante.
Haine et amour, alliés pour toujours.

(C) Simone Rinzler - Tous droits réservés.