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vendredi 3 octobre 2014

Erasure de Percival Everett

Voilà bien longtemps que je voulais parler du roman de Percival Everett qui m'a énormément marquée, "Erasure" en anglais, traduit par Anne-Laure Tissut chez Actes Sud, je crois, sous le titre "Effacement".

Il m'est difficile d'en parler sans déflorer la joie de la lecture à ceux qui ne le connaîtraient pas, même si l'on sait que ce qui compte n'est pas tant l’histoire que la manière dont elle est mise en œuvre. Mais je trouve ce livre tellement intense que je préfère que vous me fassiez confiance, quitte à être déçus. Si vous aimez la littérature qui pense, vous êtes parfaitement à l'abri. Cela n'a que peu de risque d'arriver. Il y a effectivement un authentique mise en œuvre. Car il s'agit bien d’œuvre. 

Je me trouve dans la peau du protagoniste, malicieusement prénommé Thelonious, depuis que j'ai commencé à écrire autre chose que des articles universitaires (ou des livres universitaires encore non publiés) depuis la fin de mon HDR* en juin 2011.

N'étant plus guère portée par "L'Angoisse de l'influence" étudiée par le théoricien Harold Bloom, je sais que mes essais stylistiques ne sont pas à la hauteur de mes propres exigences littéraires. Je m'entraîne donc, régulièrement, je fais mes gammes stylistiques en bonne stylisticienne, linguiste angliciste et philosophe du langage ayant travaillé dans la perspective d' "Une philosophie marxiste du langage" (Jean-Jacques Lecercle, PUF).

Mes écrits sont bien plus légers que ce que je souhaiterais vraiment écrire, que le projet de livre auquel je me suis attelée lentement, mais sûrement. Je ressens le sentiment bizarre face à une ambivalence déstabilisante. Entre le plaisir de jouer, de faire rire, de me détendre et la recherche de reconnaissance intellectuelle des insatiables transfuges de classe (encore faudrait-il parvenir à définir ce terme popularisé par Édouard Louis ("En finir avec Eddy Bellegueule), je constate que je n'en suis qu'aux gammes. La musicienne que je suis (jai très longtemps chanté et longtemps travaillé sur la Voix à tous les sens du terme) sait que sans exercices réguliers, même apparemment inutiles, aucune œuvre ne peut être publiquement interprétée avec la grâce, la sensibilité et l'intelligence qu'elle requiert. Je sais aussi que ce que je veux écrire est une mise en actes de ce à quoi j'ai travaillé d'un point de vue théorique à partir de la conscience que "La littérature pense".
 

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[La citation "La Littérature pense" est tirée du travail de Jean-Jacques Lecercle, mon directeur de recherches, à la fin du chapitre 3 écrit par lui dans un livre co-écrit au Seuil avec Ronald Shusterman L’Emprise des signes - Débat sur l'expérience littéraire, Seuil, 2002].

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J'ai également conscience que, pour le lecteur, ce petit texte ne dit rien du texte de Percival Everett. 

Il n'en dit rien. Il en est empreint. En porte l'empreinte. La problématique.

Et pourtant, je n'ai encore pas commencé à dire ce que je voulais écrire, par crainte de déflorer la lecture de ce texte qui doit impérativement être lu.

Et pour ceux qui le peuvent, en anglais, de préférence, car une astuce de la mise en page n'a pas été conservée dans la traduction française, ce qui, malheureusement dans ce cas, empêche de voir typographiquement la mise en abyme d'un livre dans un livre et nuit à la jubilation du lecteur.

Là, je ne déflore rien du texte, admirable. Cette contrainte que je m'impose m'empêche, temporairement, d'exprimer le malaise que je ressens.

Un malaise littéraire, pour un écrivain, c'est un bon moteur, non ?


J'en suis convaincue et je poursuis donc mon lent cheminement dans la recherche du ton, du moyen, et pour tout dire, du style, du roman que je suis, pour de longs mois encore, en train d'écrire.

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*[L'HDR ou Habilitation à Diriger des Recherches est le dernier gros diplôme qui permet de devenir Professeur des Universités. Dénommé par le sigle d'une appellation qui ne veut pas dire grand-chose sinon que désormais, même titulaire du diplôme et dûment qualifié par le Conseil National des Universités, on n'obtient plus directement le titre et la chaire de Professeur d'Université - je ferai un analyse politique et économique de cette situation peut-être un autre jour, mais j'imagine sans peine que vous comprenez ce que cela veut dire.]