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mercredi 19 novembre 2014

Un très petit monde. Enfance...

Un tout petit monde.
Elles allaient chez Mme ...Gondry, peut-être. Cette femme-là, on n'a jamais su son nom. Il y avait des cahiers à vendre, de la bimbeloterie, des brimborions, des riens, et des petits oursons, des roudoudous, des rouleaux noirs avec un perle rouge sucrée au milieu, des surprises pour filles, des surprises pour garçons, des petits jouets, poupées ou voitures à monter, et bien sûr, les bonbons.
 

Les bonbons.
Il y avait l'attente. Du petit client devant. Comptant ses sous. Qu'est-ce que je peux avoir pour un franc ? On savait qu'on en aurait pour longtemps. Celui-là n'avait pas trop d'argent, ni trop l'habitude. Il rêvait devant le comptoir transparent. Les mains de la bimbelotière s'enfonçaient sous le comptoir de verre. Le reste était bleu, bleu pâle, bleu pisseux, bleu bimbelotière, comme la devanture.
Il te reste encore dix centimes, mon lapin.

Attente.
Qu'est-ce que je peux avoir pour dix centimes ?

Il ne le disait pas. Dix centimes. Encore ! C'est tout ? On ne savait pas. Il était là, silencieux, les grands yeux ouverts.
Tu peux avoir un souris ou un chewing-gum comme ça.

Comme ça ? Son visage était déconfit.

La souris ! Sourire réjoui. Six ans déjà. Il lui manque une dent devant. Tout seul, chez la marchande de bonbons. Déjà tout seul. Ses parents ne s'en occupent pas, pense la petite AltenGlock, celle qui pense ce que pensent ses parents. Qui carillonne, dont la pensée résonne dans le creux de sa pensée étrécie, qui bourdonne et ne donne que le son de ses parents, de sa Maman. Un gosse des rues.

Elles attendent leur tour. Elles sont deux. Elles viennent acheter des fournitures scolaires. Elles sont impatientes, les bonnes élèves. Fières d'acheter des choses utiles, des choses sérieuses. Elles ne se croient même pas envieuses. Elles bavardent et qui s'en souviendrait, peut-être même, elles auraient pouffé. Plus sûr qu'elles sont restées d'airain, ne commentant pas, ne se commettant pas. Avec les garçons. Les gosses des rues. Elles attendaient, fières, imitant les adultes. Sérieuses. Elles bavarderaient plus tard. Au 240. Derrière la lourde porte cochère en bois chantourné, accroupies sous le battant qui ne s'ouvrait qu'aux enterrements. Et aux plus rares déménagements.
Elles attendent. 

Elles attendaient.  Il n'allait jamais en terminer. 

Il y en a encore un autre.

Celui-là est plus grand. Ils sont deux, d'ailleurs. Un qui sait ce qu'il veut et un autre, pas bavard, mais rigolard, qui suit le grand, qui le regarde avec admiration. Ce grand, est-ce son frère, son copain, son cousin ? Ce grand, c'est son amour de petit garçon, son amour d'enfant pour le grand qui le prend et l'emmène partout. C'est son admiration. Il le traîne. Il l'emmène. Ils sont heureux. 

Le grand est fier de son petit. 

Il va vite. Il l'impressionne. Il s'impressionne lui-même, peut-être. Il avance, décidé. Il annonce, sans s'arrêter, tout ce qu'il veut. Il sait très exactement ce qu'il veut. Avec lui, ça va aller vite. 

Allez, vite, vite qu'il sorte, que ce soit à notre tour. 

Il débite sa commande. La bimbelotière suit prestement. Il y a beaucoup de clients. C'est encore la rentrée. Ils viennent encore acheter des cahiers, un stylo vert, un gomme, une règle. Vite, vite. Allez, mon grand. Le petit, d'un coup s'interpose.  

Et puis une souris !

D'accord, dit le grand, enlevez l'ourson et le Globo et ajoutez trois souris.  

Oh, non, pas le Globo. J'en veux un moi aussi. 

Alors ? Elle s'impatiente. Que veux-tu à la fin ? 
Euh, je garde le Globo. Et une souris. 
Juste une souris ? Il te reste cinq centimes, mon bonhomme. Allez, dépêche-toi, mon grand ! La boutique est pleine ! 

On va pouvoir passer bientôt. Ça se termine. Vite. Vite. J'ai envie de faire pipi. 
Bon, alors, donnez moi, madame, s'il vous plait, trois souris à la place de l'ourson. Les derniers achats filent dans le sac en papier blanc, refermé soigneusement. Les deux garçons s'en vont. La cloche de la porte joue du grelot.

C'est à nous. Je viens acheter seule un protège-cahier rouge. Je ne suis pas vraiment seule. Je suis sans ma mère, ni ma grand-mère. Je suis seule. Je suis avec mon amie. C'est ma première amie. 

Avant l'école, je n'étais jamais sortie. Jamais sortie seule.
Je ne pouvais pas avoir d'amie. 
J'étais toujours seule. 
Avec ma mère.
Et ma grand-mère.
Et le soir, on n'était plus seules. Mon père arrivait. Avec des surprises. La joie commençait.

Lundi, je retrouverai ma première amie, pour une nouvelle fois. 

Elle m'a invitée. Cinquante-quatre ans après.

Je la connais. Je ne la connais pas.
Elle me connaît. Elle ne me connaît pas.

Tenterons-nous de retrouver le temps des gamines que nous ne savions pas être ?

Nous aimerons-nous encore, comme on aime le souvenir ?

Je ne sais pas.
Je ne sais rien.

Ce que je sais, c'est qu'on s'aime bien.

PS : Était-ce cette boutique-là dont on disait on va chez l'optijuiphe ou le p'tit juif. Ça ne voulait rien dire, ça. Ça veut dire quoi, juif, quand on n'est jamais sorti. Qu'on ne t'a rien dit. Que tu as vécu dans un brouillard de solitude, de tristesse et d'enfermement. Tout ce dont elle se rappelait, c'est que dans cette boutique, il y avait une femme, ni jeune, ni vieille, en blouse blanche qui servait le client. L'optijuiphe ou le p'tit juif était peut-être mort. Une d'elles ne savait pas encore ce qu'était un Juif (avec une majuscule, donc, quand on sait enfin ce que c'est, on sait aussi qu'il faut mettre une majuscule aux noms de religion. Elle n'allait pas à l'église non plus), elle ne savait pas encore que son père était Juif. Donc, chez le p'tit Juif, c'était une femme qui servait. Si ça se trouve, elle était goy aussi. Elle ne savait pas non plus que le père de son amie était juif aussi, et sa mère, goy, ou chrétienne.

Le retour de la mémoire est une chose très bizarre, une question d'âge, de perte de mémoire, d'écriture, un retour en soi, vers soi, pour soi, quand on s'est préoccupé des autres jusqu'à s'en oublier. Pour quelqu'un qui prétend n'avoir pas de mémoire, celle-ci revient, modifiée, arrangée, glorifiée, chaplinisée, pathologisée de pathos et de réalisme aux accords pathétiques. 

La crainte du pathos interdit s'est envolée. 
Pour le meilleur. 
Ou pour le pire. 
En tous cas, pour l'Écrire.
Puis en rire. 
Sans se moquer. 
Enfin, vraiment se souvenir de soi. 
Avec empathie. 
Avec le sourire. 
Tendresse.

Rien n'est vraiment vrai. 

Rien n'est vraiment faux. 

C'est vraiment vrai dans ma tête quand j'écris.

C'est vraiment vrai dans la tienne quand tu lis.
La littérature de jeunesse, littérature de sa jeunesse, à partir de sa jeunesse, en sa jeune vieillesse, ça se déforme, ça se reforme, ça prend forme. Une forme littéraire. L'anecdotique devient l'essence de l'essentiel. 

Se souvenir. Accepter le souvenir. Ne plus le fuir, consciemment comme inconsciemment.

C'est vrai que c'est du faux. Du reconstitué. Du réchauffé. Du reconditionné. Du littérarisé. dans un style que je déteste lire mais que je prends plaisir à écrire. 

Ça sonne si vrai. Que ç'en est suspect.

[Sujets à modifications multiples]

© Simone Rinzler | 19 novembre 2014 - Tous droits réservés 

Chaud, croustillant, parfumé et entêtant,
Tout frais sorti
En direct du fournil de L'Espère-Luette