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lundi 19 janvier 2015

Tu as passé ta vie à disséquer la langue des autres, l'anglais...

Tu as passé ta vie à disséquer la langue des autres, l'anglais, l'allemand que tu as appris à l'école, l'espagnol, l'italien, le néerlandais, le portugais sur le terrain. Et même le chinois, au lycée, puis lors d'un voyage d'agrément en Chine, récemment.

Tu as appris la langue de l'autre. De ton Autre. L'anglais. La langue des Protestants. La langue de ceux qui n'avaient pas la religion de tes parents. Tu ne pouvais pas mieux choisir, sans le savoir. Tu es allée voir ailleurs si tu y étais. Tu t'y es trouvée. Tu t'y es perdue. Tu t'y es vautrée, tu t'en es abreuvée, gavée, repue, jusqu'à l'ennui, jusqu'au dégoût.

Tu as enseigné cette langue de l'autre, toute ta vie, la langue de ton choix pré-adolescent, choix utile, choix guidé par la société et ton désir d'yêtre utile.

En route, tu t'es intéressée au latin, au grec, au vieil anglais, enseignement de la langue et recherche obligent.

Tu t'es retirée de l'étude de la langue française.

Tu as lu. Tu lis lentement. Très lentement. Peut-être n'aimes-tu pas lire et préfères-tu réfléchir ? Tu ne saurais vraiement le dire. Tu t'es interdit de lire pendant des années, tant que tes enfants étaient petits, pour ne pas être absorbée dans un bouquin avec des petits qui seraient morts de faim, la merde au cul. Tu t'occupais déjà des enfants des autres qui te prenaient tant de ton temps, depuis que tu étais devenue enseignante en collège. Tu n'es pas une si grande lectrice que cela, compte tenu de ton parcours officiel. 

Tu es plus auteur, plus écrivain, plus penseur que lecteur. De cela, tu as régulièrement pris et repris conscience. Tu as des agacements de lecture. Ces agacements t'interrogent toujours. Ce qu'ils te disent, ou plutôt, te disaient, quand tu les lisais, ces auteurs, c'est que ce n'est pas ainsi que tu aurais procédé. Tu manques d'humilité quand tu lis certains auteurs. Il n'est pas besoin de les nommer ici. Tu as tes petits secrets, même si tu sais qu'ils sont déjà depuis longtemps publiquement éventés. Pas nécessairement ici, mais ailleurs. Dans la chaleur de confidences particulières entre amateurs de livres, de lecture et de littérature.

Tu écris vite. Avec plaisir. Avidité. Tu es à ton aise. Tu as trouvé ton rythme de retraitée-du-travail-à-la-chaîne. Tu n'es plus dans le Publish or Perish de l'injonction universitaire. Tu as le loisir de prendre ton temps, de ne pas écrire quand tu n'en as pas envie, d'écrire seulement une page par jour, voire une deuxième, comme aujourd'hui, quand l'envie te reprend. Tu n'es pas aux pièces. Tu jouis de ta liberté que tu n'avais jamais osé prendre. 

Tu as perdu l'élan qui t'a fait commencer à écrire ce fragment. Qu'importe. Ce ne devait pas être si important. Tu te souviens que tu voulais parler du langage et de ce que le décorticage constant de la langue de l'autre t'a apporté pour pouvoir écrire maintenant. Tu ne trouves plus la bonne formule, les formulations que tu avaient à l'esprit quand tu as commencé. Tu t'es laissée entraîner. Tu te laisses faire. Tu ne sais pas comment dire que ce qui t'a protégé d'une forme de cuistrerie, de showing off est précisément de n'avoir pratiquement jamais réfléchi principalement à l'écriture en langue française. Tu continuais pourtant à utiliser le français, mais jamais en observant à tout moment.

La réflexion, déplacée, sur la langue autre, la langue de l'Autre, langue des autres, langue des vainqueurs économiques de l'époque où tu as commencé, t'a préservé des défauts que tu trouves chez certains de ceux qui ne sont guère allés y voir en langue originale s'ils y étaient. Le français est ta langue maternelle. Cette langue, c'est la tienne. Tu y es toi. Tu fais attention de ne pas tomber dans les clichés, tu n'y fais pas revivre des "métaphores mortes" ou des "formules figées" comme lorsque tu lis en anglais qu'"ils se ressemblent comme deux petits pois". Tu évites juste d'écrire des platitudes telles que "ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau", sauf si tu penses que c'est une nécessité contrainte par le texte qui t'échappe mais dont ton inconscient prend le contrôle.

Tu te sens devenir lourdement didactique, tu fais ta prof, tu prends le risque de lasser ou d'ennuyer. Tu sais que tu as foiré ton coup, qu'il te faudra supprimer ou réécrire cela en vue d'une publication complète. Tu le notes pourtant. Ce n'est pas en écrivant que tu peux juger de ce qui sera intéressant, puisque par définition, tu écris sans plan prédéfini. 

C'est ton seul vrai choix. Tu n'as pas de plan, pas de projet autre que l'envie, le désir, le plaisir, la difficulté, voire la douleur, parfois, d'écrire. Un affect d'écriture. Violent. Prégnant. Tu te sens grosse d'une œuvre à venir.

Tu ne prends jamais de "Bonnes résolutions", ni au début de l'année, ni à aucun autre moment. Du moins, il te semble qu'il en est ainsi. Tout à coup, quand vient le bon moment, tu te mets à faire quelque chose. Ça vient. Parce que c'est là. 

Ça ne se discute pas.

Tu ne le prévois pas. Tu ne le rêves pas. Tu n'as qu'assez peu de rêves. Tu vis du mieux que tu peux, sans trop rêver. Tu es allée tellement au-delà de tes rêves, déjà, que tu pourrais en être blasée. 

Pourtant, à chaque fois, chaque jour, de nouvelles idées, de nouvelles envies te traversent. 
Elles te pressent. 

Tu suis. 

Tu jouis.

Tu suis ton désir, donc tu jouis. Philosophie d'une écriture ?

© Simone Rinzler | 19 janvier 2015 - Tous droits réservés