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lundi 19 janvier 2015

Tu as surmonté l'angoisse de penser... Correctif sous le texte

Tu as surmonté l'angoisse de penser.

Tu aimerais recommander ce livre d'Evelyne Grossman dont le titre est "L'Angoisse de penser", mais tu le sais trop difficile pour qui n'est pas habitué à sortir du confort de ses propres schémas de pensée, précisément aussi - et peut-être même surtout - ceux qui pensent qu'ils pensent par eux-mêmes et qui, comme toi, autrefois - et maintenant encore, mais en en ayant plus souvent conscience, tu le faisais et continues de le faire encore, car tu ne peux pas t'observer vivre tout le temps - ceux qui pensent qu'ils pensent par eux-mêmes alors qu'ils sont, à leur insu, prisonnier d'"une idéologie ambiante", surtout si cette idéologie est une contre-idéologie et une contre-doxa

La particularité d'une idéologie est qu'elle est dans l'air du temps et qu'elle est tellement présente que tu ne la vois pas. L'idéologie, ce n'est pas le système de pensée de l'autre. C'est ce que pense une société à un moment donné, dans un contexte donné, et comporte donc des idéologies ou des systèmes plus ou moins constitués qui s'opposent et se font la guerre. 

Plutôt que de parler d'idéologie, il vaut mieux parler d'"Encyclopedie", de "Shared Knowledge" ou de "Connaissance Partagée du Monde".

Tu t'empêtres dans ton explication.

Tu as perdu le "Tu", le ton du "Tu".

Tu sais bien pourtant que tu es là où tu cherchais à en venir.

Tu ne te laisses pas emprisonner par le style qui tue. Tu n'es pas là pour OuLiPoter pour ne rien dire. Tu es didactico-récréative, bien dans l'idéologie de ta longue époque de soixante longues années, avec ses Encyclopédies mouvantes au gré des contextes universels et singuliers, collectifs ou particuliers. Tu sais que tout ça, ça va, ça vient, ça change en un instant. T'as même pas eu le temps d'y penser que tu penses déjà différemment. 

Tout ça sans y penser. 
Et même en y pensant. 

Tu ne trouves pas toujours cela très marrant, mais on n'est pas là non plus pour se marrer tout le temps. Ni pour faire la tronche tout le temps non plus, d'ailleurs. Tout ce que tu veux, c'est qu'on cesse de te brutaliser. 

Et là, tu penses à un autre bouquin, traduit de l'anglais, plus facile d'accès, de George L. Mosse "De la Grande Guerre au totalitarisme" dont le sous-titre est "La brutalisation des sociétés européennes".

Tu ressens une brutalisation croissante du monde, des rapports humains. Tu éponges tout ce qui fait mal. Tu éponges la pensée de l'autre, des autres, pour comprendre le monde, comprendre les autres. Tu t'imprègnes et en t'imprégnant, tu changes, considérablement, un peu, radicalement, subtilement, tour à tour, ta façon de voir le monde, ta façon de vivre. Tu sais que ce n'est ni mieux, ni moins bien, c'est juste différent. 

Tu ne vois aucun jugement moral qui vaille là-dedans. Tu te moques des raisonnements moraux, sur la morale. Cela ne t'empêche pas d'en avoir une. Solide. Ancrée. Chevillée. Tu ne l'étales pas. Tu ne saurais d'ailleurs pas en parler. Ta morale, c'est de pouvoir te regarder dans la glace tous les matins, sans te dire, par exemple, que tu as blessé quelqu'un. Tu sais que ce n'est pas parce que l'on a une morale que l'on ne s'en écarte jamais. C'est bien humain. Tu laisses tomber la morale. Ce n'est pas un sujet de conversation avec toi-même. Cela ne veut pas dire que tu ne te parles jamais. Mais ce n'est pas ce qui te tient. Tient à cœur. Tient debout. Tient en joie. Tient dans la peine. 

Tu tiens à penser, à apprendre à penser, à apprendre aux autres qu'ils peuvent, eux aussi, s'exercer à penser, hors des chemins balisés de la doxa, interrogeant, vraiment, sincèrement, l'Encyclopedie du moment.

Tu tiens beaucoup au pari de Jacques Rancière selon qui il faut penser "l'égalité des intelligences". Tu as déjà beaucoup écrit sur cela. Tu y reviendras, peut-être. Tu préfère le pari de Rancière au pari de Pascal. Tu lis autre et ailleurs que dans la doxa, ce que pense l'air du temps, ailleurs que dans l'Encyclopédie, telle que tu viens de la définir. La question de l'Encyclopedie, ce n'est pas ton idée, c'est une idée commune, qui provient de Umberto Eco et des linguistes anglicistes que tu as fréquentés, qui ont été tes maîtres, puis tes collègues et tes amis, c'est aussi une idée du Commun de ceux qui tentent de penser le monde, non pas au plus vrai, mais au plus juste. C'est juste ta reformulation. Ce qui compte pour toi n'est pas la vérité, mais la justesse. Tu aimes l'adjectif "juste". C'est un bon adjectif qui t'évite de te perdre dans des arguties et des discussions aporétiques, qui ne mènent nulle part, sauf vers une aporie, une impasse.

Tu te demandes quelle est la portée de ce que tu écris quand tu poses l'hypothèse que dans un pays dont la devise est "Liberté, Égalité, Fraternité", il faut se mettre à penser l'égalité des intelligences, comme mode d'émancipation individuelle de chacun, comme programme, comme projet, comme obsession fraternitaire et..., dirais-tu même ?, en hésitant pour ne pas faire fuir, libertaire ?, adjectif dérivé de liberté. Tu sais bien que ce n'est pas un gros mot, tout de même. 

Tu te dis qu'il te faut faire lire Jacques Rancière "Le Maître ignorant - Trois leçons sur l'émancipation intellectuelle". Encore plus aux parents, aux enseignants, qu'aux enfants et aux adolescents.

Tu viens de parler d'un de tes livres de chevet pendant des années. Tu as quitté le ton de la jérémiade, de la déploration. Tu es dans le coeur de la bête. Tu écris. Tu réfléchis.

Tu cuisines, aussi.

Journée d'une rare beauté.

© Simone Rinzler | 19 janvier 2015 - Tous droits réservés 

Merci à ma meilleure relectrice qui a pointé du doigt quelque chose qui n'allait vraiment pas : j'aurais dû écrire "trop difficile pour qui n'est pas habitué à lire de la philosophie". Et modifier le reste du développement ou le placer différemment. Je parviens à un énoncé maladroit et méprisant en le laissant ainsi. 
Un des pièges de l'écriture sur ordinateur conjugué à l'exercice de rapidité que je m'impose sur le blog (et qui est donc une connerie) : on rajoute après-coup et on perd la cohérence de la pensée. L'autre piège est l'inscription de la trace écrite.
Bonne journée à tous et un grand merci à la relectrice anonyme !