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jeudi 5 février 2015

Je n'aime pas lire...

Je n'aime pas lire.

[Silence]

Depuis toujours, lire m'est une torture. Je ne supporte pas de rester, là, assis, à ne rien faire. 

Cest... C'est plus fort que moi. Il faut que je m'active.

[Silence]

Dès que je suis posé là, j'ai l'impression de ne rien valoir. Il faut que je fasse des choses.

[Silence]

Non. Je ne sais pas pourquoi. Et ça ne m'intéresse pas.

[Silence]

Quand je lis...

[Silence]

Quand je lis, je m'ennuie vite. Et puis, tout de suite, je me dis... Je me dis que je serais mieux à faire autre chose. 

[Petit silence]

Voyez-vous, quand je lis, je m'ennuie. Je m'ennuie terriblement. Toutes ces histoires, ça ne m'intéresse pas.

[Silence]

Des histoires, des histoires... Il n'y a aucune raison raison de faire tant d'histoires. La vie est déjà assez compliquée comme cela. Je ne vais pas me rajouter les histoires des autres. Et puis j'ai autre chose à faire...

[Long silence]

Enfin, c'est vrai que je ne fais plus grand chose, maintenant...

[Silence]

C'est vrai que je pourrais lire...

[Petit silence]

Mais je n'en ai pas envie.

[Très long silence]

Vous croyez vraiment que si je ne lis pas, je ne pourrais pas écrire ?

[Petit silence]

Remarquez, je n'ai pas tellement envie d'écrire que cela. C'est mon médecin qui m'a conseillé de faire une activité collective. Je ne savais pas quoi choisir. Je ne sais pas dessiner. Je chante faux. Je n'ai pas envie de prendre des cours de cuisine avec des bonnes femmes. 

Hmmm... J'ai entendu dire qu'il y avait peut-être davantage d'hommes dans les ateliers d'écriture. 

Et puis, j'ai une belle écriture.

Et puis, une bonne orthographe aussi.

Mais écrire quoi, vraiment, je ne vois pas. 

Mais bon, puisqu'il y un atelier d'écriture dans le coin, je me suis dit que je pouvais peut-être tenter le coup. C'est pas tant que ça m'amuse, mais le docteur veut vraiment que je fasse quelque chose avec d'autres personnes. Il me dit que ça me ferait du bien de voir d'autre gens en ayant une activité collective.

Moi, pour tout dire, ça ne me tente pas vraiment. Je le fais pour lui montrer qu'il a tort et que je peux très bien vivre tout seul, sans voir personne. Pour qu'il me fiche la paix, vous voyez ? Comme ça, on en aura fini, et il ne m'embêtera plus avec ça, le docteur Thomas. 

Ah, oui ! C'est vrai que vous ne le connaissez pas...

Oh, ben, c'est un très bon docteur pour les vraies maladies, mais il est..., comment dire ?, il est un peu têtu. 
Il n'arrête pas de me dire de faire des choses. De voir un psy, tout ça. Mais je ne suis pas malade de la tête comme ça, moi ! Moi. Ça va bien. Quand je le rencontre dans la rue, il n'arrête pas de me casser les pieds, à me demander ci et ça, et ça... Non, mais c'est vrai qu'il peut être un peu lourdingue, des fois. Mais sinon, c'est un bon médecin.

[Il soupire]

Qu'est-ce que vous avez là, à me regarder comme ça ?

[Silence]

Ah, oui, c'est vrai, votre jeu débile, "1, 2, 3, rois du silence !". 

Vous trouvez vraiment que c'est un bon moyen pour apprendre à connaître les stagiaires, ça, de rester là, comme ça, à pas parler, à écouter, sans même prendre de notes ? Je ne comprends pas à quoi ça sert. On a l'impression que vous n'avez rien préparé, que vous ne savez pas ce que vous allez faire. Vous faites quoi, là ? Vous jouez à la psy ?

Ah, mais, c'est que ça ne marche pas avec moi, ça. C'est vraiment du n'importe quoi votre truc !

[Silence]

Bon, ben moi, si vous continuez comme ça, j'vais m'en aller, et puis c'est tout. Non, mais c'est vrai à la fin, c'est n'importe quoi ça !

Allez ! À Tchao ! J'me casse, là, vous me faites chier !

Il se lève, se dirige vers la porte. Sa main se pose sur la clenche. Elle ne bouge plus, ne s'abaisse pas. Il s'apprête à retirer sa main de la poignée, se retourne et, l'air un peu gêné, tout contorsionné, la main encore sur la poignée dans son dos, il se met finalement à sourire, timidement. De son air de grand enfant trop vite vieilli, il se ravise :

J'ai quand même bien envie d'essayer. Vous me pardonnez ?

[Silence]

[Sourire de l'un, sourire de l'autre]

Il s'est apprivoisé tout seul. Il se redresse, tout fier, un peu heureux. Il sort tranquillement.

Elle n'est pas si mauvaise, cette méthode de n'avoir pas de méthode.

Elle soupire profondément, plisse les yeux. Le travail s'est fait. Premier stagiaire apprivoisé.

© Simone Rinzler | 5 février 2015 - Tous droits réservés