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jeudi 12 février 2015

Tu es incapable de répondre simplement, d'un seul mot, d'une seule phrase...

Tu es incapable de répondre simplement, d'un seul mot, d'une seule phrase.

Tu te souviens que c'est un reproche que l'on t'a souvent fait. Ta fille, quelques rares étudiants. Tu ne peux t'empêcher de préciser, de nuancer, de détailler, de pousser l'analyse la plus fine possible, jusqu'à ce que, satisfaite de ta réponse, tu puisses t'arrêter. 

Tu es frappée de t'en rendre compte d'un coup, comme ça, Paf !, au détour d'un bénin petit post sur une femme qui démaquille des poupées de type Barbie, des Bratz ultra maquillées, ultra sexualisées.

Tu as trouvé les poupées démaquillées aussi moches que les poupées maquillées. Mais la démarche de la femme qui a fait cela t'a amusée. Elle le faisait pour son plaisir, elle a toujours aimé joué à la poupée. 

Tu ne te reconnais pas trop dans ce cas de figure, alors, bien sûr, ça t'intéresse de comprendre ce qu'il y a dans la tête de quelqu'un qui, adulte, dit non seulement avoir beaucoup aimé jouer avec des poupées, mais qui continue encore à trouver du plaisir à jouer à la poupée au point de s'amuser avec, de les rhabiller, de les maquiller, de leur peindre des yeux qui se veulent normaux, de leur redonner un aspect enfantin, tout cela en son âge d'adulte. 

Tu sens bien qu'il y a une sorte de propos politique sous-jacent, mais tu te rends compte que le propos politique n'était pas franchement intentionnel, que cette femme a eu besoin d'occuper son temps, n'ayant plus de travail pour un temps, et s'est remise à l'occupation préférée qu'elle avait, avant de travailler, d'être dans le monde du travail.

Tu y vois un parallèle avec toi. Oh, pas immédiatement. 

Mais, tu vas devoir encore passer par un détour. Te revient en mémoire ce qui t'es arrivée hier soir. 

Tu venais d'ouvrir ton ordinateur portable quasi dormant depuis que tu ne travailles plus pour commencer à travailler sur cet ordinateur le début du roman que tu veux envoyer à un éditeur. Au moment de taper sur une feuille vierge de Word, les connexions entre ordinateurs n'ayant pas été remises en marche, se tracent sous tes doigts autre chose qu'un texte de fiction, mais un texte de réflexion sur la retraite et la question de l'inutilité sociale, et aussi, sur ce que tu n'as pu développer la suite par manque de temps et par choix, la retraite et la condition féminine, la retraite et le chômage comme connaissance pour l'homme anciennement actif de ce que représente une grande partie de la condition féminine pour les femmes qui l'ont vécue. 

Tu as commencé à rédiger un essai sur l'utilité et l'inutilité sociale, thématique bien connue des femmes qui ont presque toutes, au siècle dernier, pu et dû se poser la question du travail ou du non-travail, salarié, pour la plupart, la question du choix de ne pas être mère ou d'être mère, d'être mère au foyer ou mère qui travaille, une thématique dont on avait même fini par oublier qu'elle n'allait pas de soi, ni pour nos mères, ni pour nous-mêmes, âgées de la soixantaine.

Tu te demandais si l'inutilité que ressentent les chômeurs, les mis-à-pied, les retraités qui ne savent occuper leur retraite - il y en a bien plus que ceux qui disent s'épanouir - tu te demandais si ces hommes-là ne ressentaient pas, en sentant la pesanteur de l'obligation s'organiser seul son temps, la lourdeur, la pesanteur de la condition féminine dans une société encore très patriarcale dans son principe, y compris pour les femmes qui travaillent. 

Tu penses même à la double pesanteur de la condition féminine de la femme vieille, inutile. 

Tu regrettes toujours autant de n'avoir pas travaillé davantage sur l'utilitarisme de Bentham et sur le philosophe anglais John Stuart Mill, en surplus de ce que tu as lu et étudié lors de tes études d'anglais. Tu sens que la question profonde est celle de l'utilité sociale et du sentiment d'utilité ou d'inutilité sociale qui a remplacé les questions existentielles et spirituelles, et probablement pas seulement chez les athées. 

Tu n'as pas l'intention de continuer, mais tu sens bien toute la difficulté qu'il y a à émettre ce type d'idées dans ta petite sphère publique du blog. Le risque de la considération que s'il y a des hommes et des femmes utiles, il y en a donc qui seraient donc inutiles. 

En le posant ainsi, tu vois que ce n'est pas si dangereux. Tu viens de poser clairement et correctement le problème. 

Tu penses que nous continuons à vivre dans une société qui a été "brutalisée" selon le mot de George L. Mosse, par la nazification de la pensée au XXe siècle, pensée qui n'a toujours pas été dénazifiée. Tu repenses à la phrase d'Alain Badiou dans Le Siècle, en substance : "Il faut penser ce qu'on pensé les nazis pour en éviter le retour". 

Tu penses qu'il est important de s'intéresser, non pas à la question du bonheur, du bien-être, mais à la question du sentiment d'utilité afin que puissent être liés le politique et le sensible. Car l'un sans l'autre ou l'autre sans l'un ne sont que fausses routes.

Alors, voilà, dire si tu as joué à la poupée, comment et moins que quoi, sauf pour telle ou pour telle autre, cela reste dans la sphère du privé-privé, de l'ordre de la psychanalyse, que tu n'as jamais eu aucune envie de partager sur un réseau social ou dans une cour d'école. Tu sens que ça demande une intimité, une proximité, une envie de s'impliquer que finalement, tu ne ressens peut-être pas tant, ou plus tant que cela, ou d'une intimité que tu réserves à l'intimité in vivo, et non à la cantonade indiscernée serait plus précis.

Tu viens de te poser ouvertement, officiellement, explicitement, la question du partage de textes plus ou moins intimes en public. Tu te rends compte que le politique t'est infiniment plus intime que tu ne le pensais, et donc, que tes choix avaient été parfaits, que tu croyais déborder et te faire déborder par tes écrits, mais tu poursuis la voie que tu t'es tracée, celle dans laquelle tu te sens bien, à l'aise et en confiance.

As-tu joué ou non à la sévère Barbie infirmière, offert des Bratz à ta petite-fille, hurlé de voir la tête de la poupée que tu n'aimais pas se décapiter à un passage de frontière, joué aux petites voitures ou forcé ta voix à tue-tête pour avoir celle d'un homme quand tu étais enfant n'est d'aucun intérêt pour quiconque.

 © Simone Rinzler | 12 février 2015 - Tous droits réservés