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samedi 14 mars 2015

#MoocDQ3 0256 Bon, faut qu'j'vous dise tout de suite, je suis un peu en délicatesse avec mon auteure. La Solange Klein-Lepetit...


Bon, faut qu'j'vous dise tout de suite, je suis un peu en délicatesse avec mon auteure. La Solange Klein-Lepetit, un nom pareil, ça ne s'invente pas !, elle est plutôt du genre frustrée, passive-agressive à la mode des emmerdeuses de Woody Allen. Elle est jamais contente de rien. Et puis, elle a un secret. Un terrible secret. Elle est douée, elle le sait, mais elle n'arrive pas à publier en son nom. Elle a toujours besoin qu'on l'aide. Le genre pas très autonome, tu vois ?   

Oh ! Pardon, je vous ai tutoyé ! 

...  

Bon, ben tant mieux. Ça, l'effet bière, hein. Dès Qu'tu prends une bière avec quelqu'un qu'tu trouves sympa, tu passes tout de suite au tutoiement. Ah ! C'est pas la Lepetit qui ferait ça, avec ses airs de grande dame. 'Tain des fois, on s'demande vraiment pour qui e' s'prend, celle-là ! 

Oh, c'est plutôt le genre brave fille, à la base, mais elle a un tel complexe d'infériorité qu'elle finit par se donner, Oh ! Sans le vouloir !, hein ?, des grands airs, des airs un peu supérieurs. Y'a pas d'quoi. On en parlera quand elle publiera enfin. Enfin. Si jamais elle arrive un jour à publier en son nom. Et là, c'est pas gagné... C'est quelle est têtue, la Solange ! Et qu'elle en fait toujours qu'à sa tête. Alors, c'est sûr, tout ce qu'elle fait, ça lui prend toujours vachement plus de temps que la moyenne. Moi, quand je veux faire un truc, dire un truc, j'y vais pas par quatre chemins. Si i' faut faire, je fais. Si i' faut dire, je dis. Mais gentiment, hein ?, toujours. On n'est pas là pour se faire du mal, hein ? 

Mais ça, pour déléguer, elle s'y connaît, la vache. C'est comme ça qu'elle m'a collé la narration de son roman. Et hop ! J'm'en lave les mains ! Débrouille-toi tout seul, mon p'tit bonhomme ! 

Là, j'l'a connais, elle doit être en train de bouillir, mais elle se retient, parce qu'elle voit que je fais bien le job. C'est pour ça qu'elle m'a choisi. Elle savait que je saurais faire le job. 

Ah ! Ça, pour sûr, c'est une vraie meneuse d'hommes, celle-là ! Elle s'y connaît pour rien foutre ! Elle organise, elle s'entoure des meilleurs (ça, c'est mon petit plaisir gourmand, ma p'tite revanche, mon p'tit sucre d'orge à moi !), elle donne les ordres, distribue le boulot, et après, hop !, elle se tourne les pouces et elle regarde tout son beau petit monde s'agiter, effectuer, réfléchir, mettre tout en place, exactement comme elle le voulait, mais sans jamais s'être donné la peine de mettre la main à la pâte, les mains dans l'cambouis.  

Un jour, tout ça lui retombera p't-êt' su'l'dos, mais en attendant, moi, je l'aime bien. C'est un vrai chef d'orchestre, cette femme-là ! On voit bien qu'elle a pratiqué la musique pendant des années. De la musique d'ensemble, du chant en chorale et en petit chœur. C'est une pro de la collaboration. Et elle finit toujours par s'arranger pour que tout s'arrange bien, que chacun y mette du sien et que ça roule, que ça tourne et que tout le monde soit content. 

Bon, sauf les irréductibles. Les incurables, les increvables empêcheurs de tourner en rond qui nous les brisent menu. 

Oups ! Pardon, je me suis un peu laissé m'emporter... 

Mais c'est ce que j'pense, hein ? T'as des gens, faut toujours qu'i' critiquent tout, i' font rien, mais c'que font les autres, c'est jamais assez bien. Ben, elle, du moment que ça avance, elle est toujours contente. C'est un plaisir de travailler avec cette fille-là ! Quelle femme ! 

Bon, faut qu'j'me calme, sinon ma femme va finir par être jalouse. Mais on peut pas être jalouse de cette nana-là ! Elle est tellement généreuse ! Et puis, elle a son homme. Les autres ne l'intéressent pas. C'que le veut, c'est rendre les gens heureux. Ah ! Elle a dû bien en chier pour rien lâcher comme sur ce terrain ! On sent la fille qu'a une tonne de revanches à prendre sur le passé et même sur hier, sur avant-hier. Elle a dû bien se faire écouiller par sa mère, celle-là, pour être comme ça. Mais elle a sûrement été aimée par son père, et même sa mère, pour arriver à toujours avoir le sourire et l'envie de s'amuser, de faire des choses avec les autres. C'est un drôle de mélange détonnant de manque de confiance et de grande confiance en soi. Elle m'impressionne. Ma femme aussi, d'ailleurs. Elle l'adore ! C'est bien simple, j'ai jamais vu quelqu'un de plus engagé envers les autres. Oh ! Je ne parle pas de son engagement politique. Il est toujours bien là, là aussi, mais c'est surtout son engagement affectif, intellectuel, pour une société plus paisible qui est sa marque de fabrique. Là-dessus, c'est une vraie incorruptible. Elle est capable de lâcher quelque chose qui marche si ça ne correspond pas à ce qu'elle ressent au plus profond d'elle-même. 

Et puis, c'est une amie fidèle. Même quand elle ne donne pas de nouvelles. Elle pense toujours aux gens. Je crois qu'elle ne se rend même pas compte qu'elle est douce. Elle se prend pour une guerrière, même si elle n'y croit plus trop, ces derniers temps, ça doit l'âge.

Elle est toujours là pour désamorcer les conflits quand ils pointent leur nez, ceux-là ! Oh ! Pas grand-chose ! Pas de grandes phrases, comme elle faisait autrefois. Non, juste une petite intervention, calme, au moment où il le faut, quand tout le monde croit avoir dit son dernier mot et que c'est sur le point de partir en sucette, que les esprits s'échauffent. Elle s'éclipse un moment, écoutant toujours, et puis, elle revient, dit quelques mots, reprend, fait remarquer qu'on est bien énervés. Alors bien sûr, ça nous énerve encore un peu plus, hein ?, et là, elle se met à parler, calmement, doucement, sans hausser le ton à la hauteur de nos éructations, il y en a toujours un pour lui dire, très énervé, Non ! Je ne suis pas énervé ! Elle regarde et lui dit, moi que je trouve que pour quelqu'un qui n'est pas énerve, c'est drôlement bien imité. L'autre bougonne. Un autre, se sentant protégé parce que ce n'est pas lui l'accusé se radoucit et de son côté, met de l'eau dans son vin. Et voilà que le premier et les autres, s'il y en a d'autres, baissent insensiblement le ton. Ils baissent le ton, cessent de s'échauffer, la dispute redescend comme elle était montée et finit même par se terminer par un accord, même si quelques bougonnements, nettement moins bruyants, continuent à se faire entendre. Ah ! Elle sait s'y entendre ! Pour nous faire entendre que quand on monte le ton, on ne va nulle part et que c'est mieux quand on se parle et qu'on s'écoute. Même si on a, quand même, nos avis différents. Cette fille-là, elle aurait dû être diplomate. Mais je crois bien que ça ne la tentait pas du tout. Elle n'aime pas être dans les allées du pouvoir. Ce qu'elle aime, c'est être, vraiment, au contact des gens. Pas comme ceux qui le disent mais ont peur des gens. Elle, elle n'a pas peur des gens. Elle les aime. Même avec leurs défauts. Mais elle n'aime pas se faire emmerder pour rien. C'est les seules fois où je l'ai vue se mettre vraiment en colère.

Ah, mais ce n'est pas Mère Térésa non plus. Elle n'aime pas tout le monde. Et puis, elle a ses préférences, ses priorités. Et sa priorité des priorités, c'est d'être heureuse. C'est toujours ça qui l'a bloquée dans son ambition. Elle a toujours voulu rester une fille normale. Même si elle se rend bien compte qu'elle est pas taillée comme tout le monde. Mais elle est comme ça, avec ses contradictions et ses petites névroses, et comme elle dit, Mes névroses, elles me protègent de la schizophrénie et de la paranoïa, Il paraît qu'on peut pas tout avoir ensemble ! Et elle se marre. Elle montre toutes ses dents. Ses yeux se plissent de rire. Et elle renverse la tête en arrière. Elle a un charme fou. Même maintenant qu'elle n'est plus très fraîche ! Elle a une fraîcheur incroyable ! Il y des fois où j'me d'mande comment elle fait pour traverser la vie, les emmerdes, comme ça, sans avoir l'air de rien, comme si rien ne la touchait. Moi, des fois, y'a des trucs qu'elle vit, des trucs qu'elle a vécu, mais ça m'aurait carrément détruit. Ben, non. Elle, elle se relève. Et elle continue.

Bon, j'ai encore dévié. Tu m'excuses ? 

I' fait soif, hein ? 

... 

Allez, j'vais aller nous r'chercher une p'tite bière ! 

[Fondu - Enchaîné] 

Hé, mais c'est qu'il ne se débrouille pas si mal que ça, mon petit libraire ! Un bavard impénitent qui a besoin de se confier et qui ne rechigne pas de boire un bon coup avec des potes, il n'y a pas mieux pour ébruiter des confidences sans en avoir l'air. Mine de rien, il vient déjà de présenter deux de mes personnages principaux. Enfin, ceux du début. Bon, je l'excuse, il s'y prend comme un chef. Je savais que je pouvais lui faire confiance. Ce type, c'est une crème. Je l'adore. Et sa femme aussi. Ce sont des gens géniaux. Elle, elle est instit', professeur des écoles. Il ne l'a pas encore dit, parce qu'il est beaucoup trop bavard et se perd dans ses babillages, mais sa femme est une des premières qui est venue s'inscrire au stage "Écrire, c'est vivre !" C'est une habituée des ateliers d'écriture. Lui, il vend des livres, il regrette de n'avoir pas pu écrire. C'était son rêve. Et c'est sa femme qui s'y est mise. En amateur. Ça lui sert pour améliorer ses cours de français. Elle pratique les techniques d'atelier d'écriture dans ses classes depuis des années, ma Françoise. Une fille vraiment chouette ! Intelligente et tout et tout. C'est un beau couple. Ils s'aiment. Se soutiennent. Ne s'empêchent pas de vivre l'un l'autre. Et pourtant mon libraire, il en a des nœuds dans la tête. Il se croit pragmatique, mais il a dû apprendre sur le tas, à la dure, avec son métier de libraire. Il y a chez lui un fond de mélancolie qui ressort quand il se lâche et se met à trop boire. Là, pour l'instant, ça va. Il est encore sobre. Ce n'est pas avec deux petites bières qu'il va nous faire tout de suite la grande scène du Deux. Mais, si je vois qu'il déborde, je le rattraperai par la manche. C'est tout de même moi l'auteur. 

Quand je pense qu'il s'est débrouillé pour parler de mon nom improbable. Il ne se rend pas compte que c'est lassant à la fin. Mais bon, je ne suis pas là pour le critiquer. J'ai ma devise : 

« Ç'ui qui fait, il fait bien ! » 

Une manière de dire, pour de rire, que les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Tiens, il n'a pas dit que j'avais un problème avec l'argent. Que je m'en foutait complètement. Que rien ni personne ne pouvait m'acheter.  

Ah ! Si ! Un petit peu. Quand il a dit que j'étais une incorruptible. On m'appelle Ness ! Eliott Ness ! Ça, il faudra que je le gomme, sinon, les jeunes lecteurs risquent de ne pas comprendre. Il faudrait que je regarde si la série n'a pas été tournée au cinéma récemment. Sinon, ce sera une référence perdue.

Pas perdue pour tout le monde. Un jour, on pourra dire : Solange Klein-Lepetit est un auteur vieillesse qui a écrit de nombreux albums, textes, chansons et romans pour les seniors. C'est la madone des clubs de loisirs et amitié. J'en connais une qui deviendrait verte. C'est la Simone Rinzler, l'universitaire avec ses grands airs. Ses R de rien du tout, oui. Juste pour ouvrir et fermer son nom. Alors elle, en voilà une qui ne finit jamais rien. Mais alors, jamais rien de rien. Moi, à côté, c'est de la bibine, de la petite bière. Elle, elle est champion du monde ! Dès que quelque chose ne l'amuse plus, que ça devient difficile, qu'il faut vraiment se mettre au boulot, refaire, tout reprendre pour que ce soit parfait, elle cale et elle se trouve des excuses pour tout justifier. Elle a toujours réponse à tout. Ce qu'elle peut être chiante, des fois.

Mais enfin, bon, on n'est pas là pour parler d'elle. J'ai un roman sur le gaz et je ne voudrais pas qu'il déborde.

Déjà qu'on est toujours pas encore dans l'atelier d'écriture. Il va falloir qu'il se décide, Pépère, sinon, moi, j'interviens. On ne peut pas laisser le récit se traîner comme ça. Le lecteur, il veut des descriptions, des lieux, une présentation des personnages. Mais il ne veut pas que ça soit chiant. Il veut que ça bouge, que ça avance, qu'il y ait du corps, de l'épaisseur, quoi !

Bon, moi, je vais me coucher. On va bien voir comment il va s'en sortir. Ce type est incroyable ! Il zigzague, il part dans tous les sens, mais il retombe toujours sur ses pattes. Il n'y a qu'à voir comment il mène sa librairie de main de maître. Avec son air de ne pas y toucher, il n'y a pas à dire, il s'y entend. C'est un vrai chef d'entreprise. Ça m'arrache la bouche d'avoir à le dire, mais, tout de même, dans son genre et dans son métier, qui devient de plus en plus dur, il tient la barre. Sans faillir. Jamais.  

Je me demande bien comment il fait. Il a l'air tellement fragile, prêt à tomber, pas très assuré. Mais, dans sa petite ville, c'est le roi du quartier. Je suis sûre que le primeur, le boucher et le fromager l'envient. Encore que non. La culture, c'est pas leur truc. Ils sont tous dans le mantra du « Respect du produit », tous le petit doigt sur la couture de la ligne économique libérale et de leçon récitée. On respecte le produit, les petits veaux, les potimarrons, la Boule d'Avesne et l'huile d'olive du petit producteur, mais respecter le client, s'y intéresser, aimer les humains, ça, ça ne leur viendrait jamais à l'esprit. Mon libraire, lui, il a autre chose. Quelque chose comme de la classe dans sa dégaine un peu fatiguée. Je ne le connais que depuis quelques années, mais je crois qu'il a dû être assez beau, jeune, quand il était fringant, encore plein d'illusions. On sent le type qui a dû en rabattre sur ses prétentions, qui a morflé dans sa vie, le doux rêveur, le tendre qui a dû avoir bien du mal à trouver sa place dans le monde des adultes et des gens responsables. On sent que le jeune homme sensible est encore là, tout près, presque à la surface. 

Il n'est pas que commerçant. On voit qu'il aime vraiment les gens. Qu'il a cœur à faire ce qu'il fait. Même si ses douleurs de dos et les ennuis d'un commerce lui frippe pas mal les yeux depuis deux ou trois ans. Il est un peu moins séduisant. Mais il est toujours aussi craquant. Il y a quelque chose d'attendrissant chez lui que je ne sais pas vraiment discerner, mais que je sens, confusément. 

Je vous laisse je dois aller me coucher. Il faut être en forme pour rédiger.

[Elle ferme le fichier, éteint la lumière, s'allonge complétement dans le noir, un petit sourire de satisfaction aux lèvres. Le sommeil la prend. Elle s'endort, heureuse, paisible. Rideau.]

[Applaudissements de la salle. Le schéma narratif fonctionne. Ce sera une belle pièce de théâtre. Les répétitions avancent bien.]

© Simone Rinzler | 12 mars 2013 - Tous droits réservés