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samedi 14 mars 2015

#MoocDQ3 0356 Mais, qu’est-ce qu’elle fout, mon auteure, là…

Mais, qu’est-ce qu’elle fout, mon auteure, là, avec ses indications scéniques, là. C’est un roman qu’on écrit, là ! Pas une pièce de théâtre ! 

 

Tu m’excuses, là, mais il va falloir que j’aille voir ça ! Non, mais c’est quoi, ce bintz ? 

Remarque, c’est son livre, après tout. Si elle veut transformer ça en monologue de théâtre, ça la regarde. Mais, ça, au théâtre, ça passera jamais ! Pas assez d’action ! Je vois déjà d’avance le truc bien chiant, bien intello, avec des acteurs cachés dans le noir, de la lumière qui s’allume sur les uns, les autres. Et puis, pourquoi pas un chœur antique, pendant qu’on y est ! 

Tiens, j'l'vois bien, l'truc, là.

[Poursuite jardin éteinte. Noir. Allumage poursuite Cour]

[Entrée du chœur antique. Deux femmes. En toge rouge. L'une après l'autre. La première, flamboyante, dans la force de l'âge. La deuxième, digne, belle, plus âgée.] 

[Ensemble] 

Tu avances,
Tu recules, 

Comment veux-tu,
Comment veux-tu,
Que je t’en 

Tende,
Une,
Ou deux,
                De mes mains,
                                De tes mains,
Secourables,
Misérable Nain ?

Comment veux-tu,
Comment veux-tu,
Que l'on te suive ?

[Première femme]   

« L’homme qui parle avance plus vite que l’homme qui se tait. »

[Deuxième femme] 

« L'homme qui se tait, se tait. »

[Première femme]

« L’homme qui se tait, fait. » 

[Deuxième femme]

« L'homme qui parle, parle. »

[Premiere femme]

« Le dernier qui a parlé a toujours raison. »

[Deuxième femme]

« Tout juste, Auguste. »

[Ensemble, en même temps, leurs paroles se chevauchant]

On se casse.
Cassons-nous.
Ça pue ici.
C'est quoi ç'souk ? 

[Deuxième femme]
« Arrière ! Arrière ! » 

[Deuxième femme, à voix basse]
Derrière, Fifine ! Derrière. On s’casse, j’t’ai dit ! » 

[Le chœur disparaît, à petits pas précipités, parlant de plus en plus loin, de moins en moins audiblement pendant que la poursuite Cour s'éteint progressivement. Noir.]

Oh ! Oh ! C'truc. J'vois d’jà ça !

... 

Non, non, j'ai rien contre les intellectuels ! Ah ! C'est parce que j'ai dit « intello » ! Ah, ça, c'est à cause de mon père. Il supportait pas que je sois sensible. Il ne me trouvait pas assez viril. Pour lui, un homme, ça lisait pas de littérature. Tout juste des revues techniques automobiles. Ah ! Il me l'a assez reproché d'être un petit intello. Sans coeur, il rajoutait tout le temps. Et ma mère, ma mère, elle faisait semblant de l'approuver, mais j'ai toujours senti qu'elle était fière. 

Dis-donc, il commence à se faire tard T'as vu l'heure ? Il est déjà nuit. Tu préfères pas qu’on continue un autre jour ! Là, il y a Françoise qui m’attend et tu sais bien que je n'aime pas la faire attendre. Enfin, tu ne sais pas, mais maintenant tu sais. On ne va tout de même pas rester là à picoler dans la boutique jusqu’à minuit ? 

 

OK. D’accord. Bon, alors, à lundi ! 

Au fait, je ne t’ai même pas demandé ton nom ? C’est pour l'ajouter dans mon carnet d'adresses. Mais... J'l'ai d'jà ton numéro ! C'est toi qui m'as appelé ! Je connais tant de monde. Je ne voudrais pas te perdre au fond de mon phone ! Tu t’vois, perdu au fin fond d’un phone. Prélude à l’après-midi d’un phone. Aphone. Hé, hé, Hé !

 

[Il reste seul dans la boutique, éteint les ordinateurs, vérifie que la caisse a bien été vidée par Sabine avant de partir, baisse le rideau métallique, prend son manteau et sort par la porte du fond.]

Chapitre 2


Tu hésites,
Tu avances,
Tu tempêtes,  

Tu progresses,
Tu engraisses,
Tu dégraisses, 

Tu t'empêtres,
T'es pas prête,
Tu perds la tête. 

T'aurais dû,
T'aurais pu,
T'aurais su, 

Aurais-tu venu ? 

T'es perdu,
Pas connu,
Pas reconnu, 

Serais-tu cocu ? 

Tu t'en fous,
T'en fous pas,
Qu'est-ce tu fous ? 

Là ? 

Tu essaies,
Tu reprends,
Tu t'y tiens, 

Quoi ?  

Tu écris,
Toi aussi,
Aussi toi, 

Et toi. Et toi. Et moi ? 

Tout t'est émoi,
C'est comme toi,
C'est comme moi. 

Et Moi, et moi, et moi ! Tu connais que ça ? 

Tu t'en fiches,
T'as la guigne,
T'as la gaule. 

Ça t'amuse de jouer avec ça ? 

Tu crois pas,
Tu sais pas,
Tu sens pas, 

Tu vois pas qu'on n'aime pas ça ?
Tes gauloiseries, tes facéties. 

Tu t'prends pour qui ?
Pour le Roi,
Pour la Reine ? 

Tu crois pas qu'en fait trop comme ça ! 

Et comment,
Et comment,
Tu vois ça, toi ? 

Tu crois quoi ?   

Tu t'empêtres,
Tu tempêtes
Sous ton crâne. 

Fini tes J'me la pète !
Là, maintenant, tu t'sens bête.
Arrête ! Arrête. 

Ouh là ! Ça va pas moi ! C'est pourtant pas deux petites bières qui m'ont foutu en l'air, tout de même. Ah oui, c'est type, le Benoît, avec son enquête, ses questions, sa préparation d'émission à la con. Il m'a réveillé des souvenirs, ça m'a remué tout ça. D'abord, ce qui s'est passé, là-bas. Et puis, surtout, j'ch'ais pas, c'est comme s'il avait réveillé un gros malaise, qu'il avait remué, fouillé, farfouillé, trifouillé dans la merde, dans la marde, dans la mardre.   

Je m'sens tout chose.  

Il a pourtant pas dit grand-chose. Ça me fait toujours ça, quand je me confie. Ah ! J'ai parlé que de moi, encore ! Si Françoise avait été là, elle m'aurait dit : "Au fait, François, au fait !".

Oui, j'mappelle François et ma femme Françoise. Hmmm, hmm. Je sais ce que vous pensez. Il est un peu faible, avec ses jeux de mots-laids, et « Solange Klein-Lepetit » par-ci, et « Françoise et François » par-là. Mais, je ne vais tout de même pas inventer ça pour vous faire plaisir, ni même pour vous faire rire. Ce sont des choses qui arrivent. Voilà tout. Et même dans les fictions. De toute façon, j'ai carte blanche. La Solange, pour l'instant, elle n'a encore rien dit, c'est donc que ça lui va. 

Allez, on continue ! 

C'est qu'il m'a tout de même dérangé, l'Benoît, là, avec ses questions sur l'atelier "Écrire, c'est vivre". Ça m'a fait comme si j'étais chez le psy. Enfin, c'est de ma faute, hein, j'aurais pas dû m’livrer comme ça. Et p’is, s’livrer, pour un libraire, ça fait pas sérieux. J’regrette toujours après. En général. Les gens ne m’en veulent pas. S'ils restent là, à écouter, c'est bien parce que ça leur plait, qu'ils ont leurs raisons, hein ? On va pas non plus s'interroger sans fin. Mais quand même. 

Je vais voir ça avec Françoise. Je me demande si ce ne serait pas mieux que je mette tout ça par écrit. Mais, c'est que je ne suis pas écrivain, moi. J'ai bien écrit, comme tout les monde, quelques poèmes, et surtout des dissert' en prépa, mais depuis, à part les « relances fournisseurs » et les cartes postales de vacances - oui, moi j'en écris encore - et l'aide aux filles pour leurs devoirs de français quand Françoise n'a pas le temps ou n'est pas là, je ne peux pas dire que j'écrive beaucoup.  

C'est vrai que ça m'aurait plu, quand j'étais jeune. Écrire, ça me paraissait super. Enfin, on devait pas dire « super », ça c'était du temps des filles.Quand je vois certains auteurs qui viennent pour des dédicaces, je me dis que, finalement, j'ai eu beaucoup de chance de rencontrer Françoise et d'avoir arrêté de rêver pour avoir un vrai métier, régulier, une vie de famille, des amis, des copains, des clients. 

C'est vrai que je n'ai pas toujours beaucoup de temps, mais on pourra dire que j'ai eu une belle vie.

Moi, ça ne m'aurait pas réussi d'être écrivain. Ça m'aurait angoissé. Moi, ce dont j'ai besoin, c'est de calme. D'un cadre régulier. Françoise, c'est mon garde-fou. Si je la perdais, je ne sais pas ce que je ferais. 

Voilà que je me mets à soupirer dans la rue, maintenant, et en marchant en même temps ! Et allez ! Allez, dépêche-toi, mon vieux François ! Rentre vite. Rentre vite chez toi. Tu te poses bien trop de questions.

[Il relève le col de sa veste et allonge le pas, sans ralentir, jusque chez lui].

© Simone Rinzler | 13 mars 2014 – Tous droits réservés

Posté le 14 mars sur #MoocDQ3 et FB
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