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mercredi 25 mars 2015

#MoocDQ3 1156 20150322 Écrira ? Écrira pas ? Que faire de mon narrateur maintenant ?

#MoocDQ3 1156 20150322 Écrira ? Écrira pas ? Que faire de mon narrateur maintenant ?    

Il me reste deux options maintenant. Soit François décide de suivre les conseils de sa femme et il n'écrit pas. Soit il continue à s'interroger. C'est une âme tourmentée que l'arrivée de Benoît dans sa vie vient de perturber en lui rappelant un épisode de sa vie qu'il aurait préféré oublier. C'est l'objet de ce récit d'ailleurs, mais ne brûlons pas les étapes. J'en étais aux deux options : "Écrira ou écrira pas ?".      

Mais il y a plus de deux options en réalité. Il y a tout lieu de parier que François, qui est un homme raisonnable, quoique sensible, car l'un n'empêche pas l'autre, est sincère quand il accepte les conseils de Françoise. Il a toujours su garder les pieds sur terre, même quand il ressent un tourment qui le saisit. Son enfance explique en bonne part l'attelage curieux de sa sensibilité exacerbée et de son bon sens pragmatique. Il n'a jamais franchement eu le choix de s'apitoyer sur lui-même. Les circonstances ne lui en ont jamais donné le temps. Avec le décès prématuré de son père, il a dû faire face à la longue dépression de sa mère, tout en l'aidant à prendre en charge sa petite sœur. C'est d'ailleurs pour que sa petite sœur puisse étudier qu'il a dû abandonner ses vieux rêves de khâgneux futé et ne pas persister dans le rêve de l'écriture. Il fallait gagner de l'argent, assez vite, et permettre à Laurence de pouvoir étudier elle aussi. Privé d'une adolescence semblable à celle de ses camarades de classe, il s'est privé de rêver et de persister dans ses rêves.   

Sa fragilité est apparue plus tard, à la naissance de sa première fille, Camille. Homme doux et gentil, il ne s'est pas senti la force d'élever la petite et s'est beaucoup reposé sur la force et la tranquillité de sa femme. Quelque chose d'une ancienne blessure, une blessure d'amour-propre, est revenu le hanter.  

Cette fois-là, ce fut à Françoise de faire face. Son gentil compagnon était bien plus fragile qu'il n'en avait l'air et sa force intérieure, à elle, a été mise à rude épreuve. Sa chance à elle fut d'avoir toujours été aimée par ses deux parents, sans aucune ombre, ce qui ne revient tout de même pas à dire sans aucune dispute. La jeune Françoise, si sage maintenant, si forte et si douce, a eu sa période rebelle. Elle en a bien profité. Elle a tenté des trucs qu'elle ne raconte jamais à ses collègues, mais François est au courant de tout, et il admire sa petite rebelle devenue une femme adulte, sage et responsable, fiable, solide et amoureuse. Leur deuxième fille va leur donner du fil à retordre pendant quelques années. La petite Lætitia cherche à s'imposer face à une mère aussi parfaite, sans reproche, si sérieuse, si ennuyeuse, pense-t-elle. François admire en secret le ressort de sa petite pré-ado, si jeune et déjà si vaillante, vibrionnante. Une petite Françoise en miniature. Une petit François aussi, avec ses hauts et ses bas, ses hésitations et ses doutes.  

Je me suis encore égarée dans ma narration, même si vous voyez bien que je tente de maîtriser mon enthousiasme et de guider ce récit vers son déroulement normal. Enfin, normal, vous voyez bien ce que je veux dire, et vous vous attendiez bien à ce que ça recommence à déborder.  

C'est ce qui me gêne, d'ailleurs, avec mon narrateur. Il me ressemble trop. On s'aime beaucoup. Mais parfois, j'ai un peu de mal avec ceux qui me ressemblent trop. Il y a comme un phénomène de miroir, et je me mets à les rejeter. Je ne supporte pas de voir mes défauts chez eux. Je devrais les chérir, m'attendrir sur leur sort. Cela m'arrive parfois. Mais le plus souvent, ce miroir déformant m'agace et je sors mon vieux schlass, mon coutelas de Rasselas, je fais ma pétasse, il faut que ça clashe, j'ai envie de tous les claquer, de leur exploser au nez. Le plus souvent, j'attends que ça passe. Et ça passe. J'ai dû apprendre à faire silence, à ruminer seule dans mon coin, à m'éviter d'aller trop loin. Je dois être bien plus raisonnable que je ne le pense.  

Mais ce n'est pas moi qui importe ici, mais la façon dont mon narrateur va se décider à continuer l'histoire. S'il la continue. Et, dans cette éventualité, comment il va continuer à procéder maintenant que l'affaire est si mal embringuée.  

Il pourrait, bien sûr, abandonner. Écouter Françoise et laisser le soin à d'autres de raconter l'affaire. Mais là, moi, ça m'ennuie, parce que là, il faudrait que je trouve un autre narrateur ou une autre narratrice et l'auteur-en-chef pourrait bien me faire la tête et me dégager directement de l'histoire, sans autre forme de procès. Remarque, ce ne serait peut-être pas plus mal. En toute franchise, cela  commence même à me gêner, cette histoire d'amour en amitié qui peine à démarrer et se transforme en histoire d'amour sans histoires d'un petit couple gentillet (que j'aime beaucoup, d'ailleurs, car les pervers et les salauds, j'en ai soupé avec mon salopard de beau-frère, mais ça, c'est une autre histoire...).    

Alors, bien sûr, François pourrait aussi s'effacer et me laisser la narration, mais alors là, c'est vous qui seriez déçus, car je vous aurais baladé depuis le début avec un narrateur qui ne narre pas et qui devient de surcroît, un personnage de cette histoire ancienne de stage d'écriture "Écrire, c'est vivre !"  

Il pourrait aussi tout simplement rester narrateur et raconter l'histoire, bière après bière avec Benoît, dont il finirait sûrement par devenir ami. Comment pourrait-il en être autrement ? Fanfan et lui l'inviteraient et tous les deux lui raconteraient le déroulement de ce stage bien singulier, encore présent dans toutes nos mémoires et, il faut bien le dire, d'une certaine manière, fondateur de ce que sont devenues nos vies.  

Mais, dans cette éventualité, il vous manquerait encore des détails importants. Comment Benoît a entendu parler de ce stage ? Pourquoi s'y est-il intéressé ? Quelle est sa profession ? Est-ce une curiosité personnelle ou professionnelle ? Ou une recherche, une quête personnelle, de quelque chose, de quelqu'un ?  

De tout cela, vous n'avez encore aucune idée, et je suis certaine que ce n'est pas encore très clair dans la tête de La Reine-Mère, Notre Grande Créatrice À Nous Tous. C'est pour cela qu'elle s'est défilée et me laisse patouiller, alors que c'est une histoire qui lui tient à cœur, à elle, bien plus qu'à moi, qui ne suis qu'une exécutante des basses œuvres, bien trop basses pour son arrogant orgueil et ses envies de Grand Œuvre.  Au fait, vous aviez su qu'elle s'était autrefois passionnée pour les Compagnons du Devoir, à partir de son plaisir d'écouter chanter le groupe "Malicorne" qui avait enregistré un 33 tours autour d'une histoire de Compagnons. Elle était déjà dans son grand rêve, à la recherche de familles de substitution. Elle a eu bien de la chance de ne pas tomber dans une secte. Aucune. Jamais. Elle refuse trop l'exclusion. Les sectes la fascinent, mais elle ne sait pas, ne peut pas être sectaire. C'est au-delà de ses forces.   

Moi non plus, je n'aurais pas pu. Question de morale minimale. Je ne sais pas si cela a un rapport quelconque avec le Minima Moralia d'Adorno que je n'ai jamais lu, mais c'est sûr que ce titre que lisait et que nous a offert notre ami Tobias a dû me hanter sans que je m'en aperçoive.  

Moi, ici, je ne suis que son ghost-writer, son double, sa doublure. Elle a bien trop la trouille de s'exposer toute seule. Alors elle me paie pour faire le boulot. Et moi, eh bien !, j'ai besoin de vivre. J'ai eu l'occasion de faire valoir mon talent et d'être payée pour cela. Une offre comme ça, ça ne se refuse pas. Ça permet à Alain de faire moins d'heures supplémentaires et à moi, de me valoriser à peu de frais tout en m'amusant en plus de mon travail, pourtant déjà assez prenant. Je ne vous l'ai pas dit, mais je suis traductrice, et j'en ai assez de traduire les autres. Avec ce projet-là, je gagne en liberté, en attendant de pouvoir, je l'espère, pouvoir écrire un jour en mon nom. Je gagne de l'argent en m'amusant et en me formant. De toutes façons, quoiqu'il arrive, je serai gagnante. Avec Alain, nous avons acheté une petite maison. Il faut bien payer les traites. On est encore endettés pour quelques années. Mon métier de traductrice est parfois lassant et ne paie pas très bien son homme, enfin, ici, sa femme, en l'occurrence. Alors, je fais où on me dit de faire, et ça m'arrange bien.  

Et La Reine Mère aussi, par la même occasion. Je lui permets de se protéger de sa trouille de publier en son nom (mais qu'est-ce qui a bien pu lui arriver pour qu'elle soit bousillée à ce point ?, elle qui semblait avoir tout pour être heureuse...), tout en lui permettant de faire ses armes en se sentant moins seule. Elle a toujours eu une telle trouille du ridicule et une telle hantise de la bêtise qu'elle en oublie de voir ses réelles qualités. C'est elle qui a été élevée à coups de proverbes, sentences et maximes, mais C'est moi qu'elle a chargée d'être sa mouche du coche. Je suis certaine qu'elle risque un jour de me jalouser et de vouloir me reprocher de lui avoir volé la vedette.   

Encore que, finalement, ce ne soit pas le cas. Elle se prétend "grande gueule", mais elle a manqué bien trop d'occasions de l'ouvrir quand on la prenait pour une idiote qu'elle n'était pas. Mais voilà, tout cela ne résout pas mon problème du moment.   

Une bonne nuit de sommeil par là-dessus devrait aider à mûrir tout cela.   

De toutes façons, j'ai encore un petit tour dans mon sac. Des textes déjà écrits, pendant l'atelier. Il ne me reste plus qu'à trouver comment les insérer.  

Après tout, je pourrais juste les placer, là, après le journal de 6M1, directement. Pourquoi dois-tu toujours vouloir que les coutures, les cicatrices, ne se voient pas ? Un patchwork n'est-il pas moins une couverture qu'une autre ? C'est trop grossier pour toi, c'est ça ? Tu veux du raffiné, hein ?  

Ah ! C'est sûr que si tu veux du raffiné, ça va te demande davantage de travail. Pour ce qui n'est qu'un gagne-pain secondaire, en plus de ton travail. Il ne faut pas exagérer non plus, quand même.

Mais de là à bâcler, tout de même pas. Je ne peux pas ne pas me passionner pour ce que je fais. C'est plus fort que moi. Je finis par travailler tant que je suis moins payée à l'heure que la femme de ménage de La Reine Mère. Je n'ai pas encore la mienne, mais j'en rêve. Ne plus jamais passer l'aspirateur, chacun notre tour, quand cela arrivera, cela voudra dire qu'on aura enfin fini de payer notre petit Home, Sweetie Eenie Meenie Tiny Home !

Là, maintenant, c'est "Action !". Je vais enregistrer mon fichier et aller me coucher. La nuit porte jarretelles et Alain m'attend déjà. Je ne voudrais pas le faire languir, ni prendre le risque qu'il soit déjà endormi, ou vaguement fâché.

Bonne nuit, les petits !  

© Simone Rinzler | 22-23 mars 2015 - Tous droits réservés