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mardi 5 mai 2015

#MoocDQ3 4156 20150504 Bon, on reprend maintenant ? (c'est un peu long comme prologue. On dirait Tristram Shandy)...

Bon, on reprend maintenant ? (c'est un peu long comme prologue. On dirait Tristram Shandy).

Bon, on reprend maintenant ? (c'est un peu long comme prologue. On dirait Tristram Shandy). Allez, je me concentre. Je ne voudrais pas faire mon narrateur à la Rushdie. On se croirait dans Les Enfants de minuit.
Je reviens à l'écriture. La prétendue scriptothérapie de la chercheuse d'hier soir.

Mais, mon pauvre ami, écrire est une pathologie. Une pathologie grave, même. C'est une addiction terrible. Une fois que tu y as pris goût, tu ne peux plus t'en passer. Tu préfères écrire que vivre. Tu ne vis plus que pour cela. Plus rien d'autre ne t'intéresse. Le reste peut bien crever la gueule ouverte, tu t'en fous, toi, du moment que rien ne t'empêche d'écrire. Ou de réfléchir à ce que tu vas écrire. Ou de relire ce que tu as écrit, jusqu'à ce que ça te plaise et que tu sois prêt à le faire lire. Tu as l'écriture dans la peau. Une fois que tu as commencé, tu ne peux plus t'arrêter. C'est comme faire l'amour. Une fois que tu as commencé, tu ne peux plus t'arrêter. Tu veux recommencer, encore et encore. Sans arrêt. Enfin, là, j'exagère un peu. Il faut bien s'arrêter un peu, aller travailler, faire ses courses, ses papiers, ses démarches, son sport, voir du monde, des amis. Tu ne peux pas faire l'amour tout le temps. Ça t'épuiserait un tel marathon sexuel. Faudrait tout de même voir à ne pas se vanter, à ne pas exagérer. Mais tout de même, une fois que t'as commencé à faire l'amour, tu n'envisages plus jamais d'arrêter. C'est trop bon. Ben, écrire, c'est pareil. Une fois que tu sais comme c'est bon, tu te demandes comment tu as pu vivre sans, avant. Bah, t'as bien eu des petites expériences infantiles ou adolescentes, mais on t'a vite fait comprendre qu'écrire n'est pas un métier respectable. Un peu comme pute ou maquereau. Alors tu as fait des études pour avoir un métier respectable. Un métier bien pour une femme / un métier bien pour un homme (biffer la mention inutile). Un métier sûr. Un vrai métier. Avec un vrai savoir-faire, une vraie utilité. Un truc utile à la société, quoi. Un métier stable, fiable. Un métier respectable. Un métier honnête. Un métier de fils ou de fille de braves gens qui se sont toujours démerdés tous seuls, sans chouiner, sans jamais se plaindre, trimant dur pour ramener le pain, le bifteck et la salade à la maison. Pas un métier de va-nu-pieds. Pas un métier de con. Ni un métier à la con. Un métier dont les parents pourront être tous fiers en disant Mon fils est ................ (remplir les pointillés, SVP), Ma fille est ............. (remplir les pointillés, SVP). Un vrai métier, quoi. Pas saltimbanque, clown, danseur de claquettes, entarteur patenté ou écrivain.
Bon, alors, il va falloir que je choisisse mon nom. Mon nom de plume, comme on dit en anglais dans le texte. Il va donc me falloir procéder à la première étape. Trouver le nom sous lequel je vais publier. Allez ! Foin de tergiversations ! Action !

Le choix du nom d'auteur

Le choix d'un nom d'auteur est une aventure toute particulière. Pour s'éloigner au maximum de l'autobiographie et s'approcher au plus près de la fiction (si tant est que la fiction soit si loin du réel qu'elle ne puisse présenter la vérité du réel), on peut choisir de taper très loin de son nom. Mais on sait que l'inconscient joue des tours à l'écrivain et que plus on cherchera à s'éloigner de son nom, plus on sera le jouet de forces inconnues de soi. Le nom ainsi choisi risque de devenir bien trop facilement déchiffrable par ceux dont l'auteur voulait éviter d'être reconnu. Accessoirement, ce pseudonyme, aussi savamment inventé qu'il se doit, ou plutôt se devrait, sera décrypté avec une aisance confondante par quelque autre importun - auquel l'auteur n'avait même pas pensé - entraînant, par une succession de réactions en chaînes inédites, d'autres mésaventures imprévues, plus graves que celles craintes par l'auteur dans la quête d'une couverture patronymique. Fort logiquement, un nom d'auteur ne saurait être trop proche de l'état civil exact de l'auteur si ce dernier répugne à publier sous son nom, pour quelque évidente ou obscure raison que ce soit.
La question du patronyme n'est d'ailleurs pas la plus cruciale. Le choix du hasard pour la première lettre, puis du hasard du nom de famille dans un vieil annuaire papier reste encore le moyen le plus sûr de s'éviter le tracas d'un choix qui retarderait la mise en œuvre du grand œuvre rêvé. Il ne faut trouver qu’un vieil annuaire papier ou se rendre sur des réseaux sociaux.
Le patronyme est arbitraire. Un être tout neuf naît dans une famille - ou non-famille - donnée, par le hasard d'une rencontre de gonades, au gré d'une vélocité spermatozoïdienne fortuite. Le nom du Père ou de la Mère ne fait (encore) rien à l'affaire. Du moins, tant que cet être tout neuf n'est pas encore né, et surtout pas encore fantasmé dans l'esprit de sa mère, de son père, ni celui de ses grands-parents ma-ou-paternels et encore moins de la femme du boucher de Jean-Jacques.
Le choix du prénom est autrement plus significatif. À moins de choisir un prénom à l'ambiguïté genrée (Dominique est l'idéal, clairement plus ambisexe que Camille, plus rarement masculin, et Claude, nettement moins féminin), se pose déjà vraiment la question de l'identité de l'auteur dans ce qu'il y a de plus discriminant, bien au-delà de l'origine des patronymes. Prénom féminin ou masculin ? Tout se joue déjà là. Le lecteur, tout comme la lectrice, se fera une représentation différente de l'auteur et y encodera dès à présent, et totalement à son insu, tous les clichés et poncifs les plus stupides et éculés, même, je dis bien même, s'il ou elle est un intellectuel critique affûté.
Le livre est-il écrit par un homme ou une femme ? Dès que tout doute est levé, le lecteur, qui est aussi la lectrice, dépose les armes, repose ses méninges et se repose sur son système limbique. La lecture est déjà biaisée. Ne sera un tour de force littéraire que l'écriture de la vie psychique d'une femme de la part d'un homme. Le contraire ne sera pas perçu comme la copie de la littérature classique écrite par de vieux mâles blancs occidentaux, Old White Males, comme on le dit en anglais dans le cadre des études postcoloniales.
D'où l'intérêt, pour nos futurs écrivains, écrivains amateurs et écrivains en formation de bien choisir un nom de plume s'ils ne peuvent se résoudre à prétendre un jour publier sous leur nom.

Le choix du sexe du narrateur

Le narrateur n'est pas nécessairement genré. En français de tous les jours, cela signifie qu'il n'est pas indispensable que le narrateur soit clairement identifié ou identifiable comme un homme ou une femme. Le choix du sexe du narrateur n'est en rien une obligation. Je puis ainsi continuer à jouer, sinon sur l'ambiguïté, du moins sur l'indétermination. Mais cette absence de choix peut modifier du tout au tout la lecture du roman. Pour un roman qui se présente comme une autobiographie fictive sous le sous-titre d'autographie intellectuelle à la première personne, le choix

Non, mais c'est pas fini, là ?

Non, mais c'est pas fini, là ?
- Mais putain d'merde, chier ! T'en n'as pas marre d'nous faire chier comme ça, à pérorer, et gna-gna-gna, et gnan-gnan-gnan. Ça va pas finir, ces conneries, oui ? Non, mais, tu t'es vue ? Tu t'es vue, là ! T'essaie d'nous faire ton cirque, genre ch'uis cultivée, ch'uis une fille bien. Tu vois pas qu'tu nous gonf', là ? Tu vois pas, ça ? Ça passe pas dans ta petite tête d'universitaire de mon cul ! Mais, on s'en fout d'tes précautions oratoires, de tout ton savoir, de ta trouille de publier en ton nom, de ta trouille d'écrire en ton nom. De tes p'tites névroses de pauvre petite fille vieille et de toutes tes jérémiades que tu n'oses pas écrire de peur pour ta réputation, pour ta famille, tes amis. Tu vois pas qu'tu nous emmerdes. Y va pas enfin commencer, ton roman, ton écrit, ton putain d'récit machin-truc, là ? Tu vas nous faire perdre not'temps encore longtemps ? Tu vois pas qu't'arrives pas à décoller ?
Elle pensait que si. Elle le savait bien. Elle le voyait bien. Elle le sentait bien. Lucide. Cruellement lucide. Elle voyait tout ce qui bloquait. Elle savait ce qui bloquait. Elle n'avait vraiment jamais osé.
Comment ça, je n'ai jamais osé ! Mais je n'ai fait que cela ! Toute ma vie ! Oser. Oser. Oser.
Oser pour ne pas crever. Dire pour ne pas se taire. Dire pour exister. Écrire pour exister. Chanter pour exister. Oser pour exister. Oser exister. Passer des concours, des diplômes, écrire une thèse, puis un livre pour l'Habilitation à Diriger des Recherches, publier des articles de linguistique anglaise, de stylistique anglaise, de philosophie du langage. Écrire et lire à en perdre le sommeil, le boire et le manger, à en perdre même le rire et le baiser. Devenir la cheville ouvrière d'une société savante. S'y investir à fond pendant des années. Lire, corriger, évaluer, publier les autres, les mettre en valeur. Enseigner avec l'idée républicaine que l'enseignant doit garder toute la modestie nécessaire devant la réussite de ses élèves, de ses étudiants. Enseigner, ne penser qu'à cela. Penser à ses cours. Chercher sans arrêt, dimanches inclus, year in, year out, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les textes pertinents pour le programme, les textes et les idées intéressants pour les étudiants, pour que, même si le cours au programme n'est pas leur tasse de thé, tu saches qu'ils n'ont pas perdu leur temps, que tu leur auras été utile, et que même s'ils t'oublient un jour - car ils t'oublieront, sur la quantité, forcément, ils t'auront presque tous oubliée - tu sauras que tu auras fait partie de l'agencement collectif d'énonciation à la source de leur émancipation, de leur grandissement vers l'âge d'adulte et vers leur futur de citoyens responsables et de gens bien. Mais tu te caches. Derrière ta modestie, ta fausse modestie d'ambitieuse féroce. Tu ne veux pas être rien. Tu crèves de l'humiliation d'être prise pour une moins que rien. Tu renies en partie tes origines, les deux, la « bonne » et la « mauvaise ». Elles sont interchangeables dans cette qualification méliorative ou péjorative selon le lieu où tu te trouves, le milieu que tu fréquentes et aucune n'est en réalité ni la bonne, ni la mauvaise. Tu es juste prise entre deux feux, deux cultures, deux religions et surtout, surtout, deux milieux sociaux et tu bricoles ton identité de fille d'un mariage mixte forcé par la grossesse imprévue de ta mère, fille de Commandant décoré de la Légion d'Honneur, de la Croix de Guerre et de la Croix d'Afrique, qui a « fauté », par amour, avec un petit Juif obèse, fils de tailleur, enfant de parents émigrés d'Europe Centrale, Hongrois, Roumains, Polonais… Les frontières ont tant changé qu'on n’a jamais su le dire vraiment, on taisait tout. La famille de ton père, incroyable, n'est-ce pas ?, semblait être la seule à n'avoir perdu ni famille ni ami pendant la guerre, alors que ta mère, enfant, avait atrocement souffert de l'Exode. Va comprendre, quand on ne te dit pas tout, qu'on ne te dit jamais trop rien, qu'on élude tes questions, ou quand on t'abreuve de souvenirs que l'on te somme de te souvenir au point où tu as deux mémoires, la tienne, et celle que l'on n'a cessé de t'imposer...

Tu te fabriques une persona respectable. Tu en crèves de ne pas avoir eu la reconnaissance que tu méritais. Tu paies ta timidité, ta pétoche, ta peur de ne pas savoir t'imposer, tes manières de trop t'imposer, surjouant la fille à l'aise, bien partout, la fille tout terrain, alors que plus tu avances, de mois en mois d'abord, puis d'années en années, plus tu as le sentiment que tu régresses, que tu es de moins en moins à l'aise, que tu es corsetée, engoncée, révoltée.
Rejette ta fidélité à un système que tu as aimé, aimé d'amour, d'amour passionné, d'amour fou. Divorce. Divorce de la faculté, comme tu as divorcé du mari qui te trompait, te bafouait, te bouffait ton énergie, te minorait, te minait et ne te méritait pas.
Divorce. Casse-toi.
Accepte que l'histoire d'amour est terminée et que depuis plus de trois ans, tu faisais semblant. Tu n'y croyais plus. Tu n'avais plus envie. Accepte que depuis un an, tu t'es enfin mise à écrire, que c'est cela que tu veux faire maintenant. Ne t'enfonce pas dans la dépression, enfin pas davantage, à essayer de croire encore aux fables que toi seule te racontes à propos de ton boulot. Tu en as marre. Tu n'en peux plus. Tu as craqué. N'as pas fini la fin de l'année universitaire. Cinq semaines de congés en mai-juin. N'as pas pu partir en vacances cet été-là tellement tu étais mal. N'as pas repris pour la rentrée, même pour quelques examens qui normalement, auraient dû, auraient pu être envoyés, expédiés rapidement, tu n'avais exceptionnellement presque rien cette année en septembre. Tu as demandé un Congé de Longue Maladie (CLM). Et tu es tellement mal, tellement névrosée, nécrosée par ton éducation de petite fille bien sage, que tu préfères crever à petit feu, enfin, ici, plutôt à gros bouillons, te jouer la fille cool qui profite de la vie alors que tu en crèves de ne plus avoir de statut. De statut enviable, I mean. Tu es passée de l'autre côté. Du côté de la précarité. De la précarité en matière de santé. Du côté de la vulnérabilité. Tu vas vivre les 9 mois qui viennent à attendre une retraite que tu as crainte toute ta vie, que tu as voulu mater en voulant devenir Professeur des Universités pour pouvoir continuer à exister socialement, à travailler, à t'occuper, à lutter contre ta peur du vide, ta peur de la mort. Tu as été conditionnée à travailler. Femme de devoir d'une longue lignée de femmes de devoir, tu es le contraire de ce que tu crois. Tu te vois courageuse, sérieuse, fidèle, aimable, mais tu te leurres. Tu es lâche. Tu es paresseuse. Tu es minable. Tu n'oses pas faire ce que tu veux par peur d'offenser, de ne pas plaire aux autres, de ne pas assez prendre en compte la sensibilité des autres. Ton empathie pour l'autre te ligote. Tu as toujours refusé l'égoïsme chez les autres. Pourtant. Tu te sais narcissique. Tu sais qu'on le dit de toi. Alors ? Tu as peur de quoi ? De vivre ? Encore une fois. Allez, ma fille, prend ton courage à deux mains, et, une fois encore, accepté de divorcer.
Divorce de l'université. Divorce de l'Éducation Nationale. Sors de l'école. Il est temps. Tu as tout juste 59 ans.
Il est temps de quitter l'école. De faire ta vie ailleurs, comme tout le monde. Et peut-être, comme toujours, tu souris déjà rien que d'y penser, pas vraiment tout à fait comme tout le monde, pas tout à fait comme les autres. Tu n'es pas seule. Ton Milou, tes filles te soutiennent, t'aiment et tu les aimes. Ton fils aussi, sûrement, t'aime, mais tu sais que tu ne peux rien faire pour sa douleur. Tu es une écorchée de la vie, mais tu as toujours fait plus que survivre. Ce n'est qu'une dépression de plus. Là, il est temps d'agir. Écris. Écris ce texte, ce grand cri. Vis.
Action !
Le plus simple est d'y aller carrément, franchement, sans détour.
Ah ! C'est mal parti là... Trois qualificatifs pour dire qu'on y va, c'est largement trop.
Abrège.

Au fait !

C’est bon. J’y vais.

© Simone Rinzler | dernier trimestre 2013 - 4 mai 2015 - Tous droits réservés

Ça dépote à L'Atelier de L'Espère-Luette