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samedi 11 juillet 2015

#6CR Carnets de retraite : Plusieurs jours sans écrire ces carnets deretraite. Occupée à vivre...

Plusieurs jours sans écrire ces carnets de retraite. Occupée à vivre, à profiter de la vie. Ne me demandez pas ce que j'ai fait. Je n'en ai aucune idée. J'ai vécu. Je n'ai pas écrit, sauf un petit jeu de gammes stylistiques avant-hier sur un texte dont la contrainte grammaticale que je m'étais imposée était le conditionnel. J'ai commencé une seconde nouvelle en inversant les rôles aujourd'hui, mais je n'ai pas pris le temps de terminer. J'ai vaqué à des occupations domestiques qui ne sont pas mes préférées. Mais il faut bien s'y résoudre, malgré tout.

Je n'ai aucun souvenir de ce que j'ai fait, de ce que j'ai vu, de ce que j'ai lu, ni même de ce que je n'ai pas fait, pas vu, pas lu. J'ai séché deux sorties qui m'intéressaient, mais pas au point de bouger de chez moi où j'étais bien. Il ne me reste qu'un souvenir vague de vie qui se déroule, au ralenti, dans le calme, et parfois l'agitation et les agacements, de l'intimité familiale.

Le souvenir de ces jours sans écriture : du bon temps. 

La continuation d'un bonheur taiseux, d'une paix chamboulée par l'arrivée des vacances de Mon Prince, etc., notre dispute rituelle des débuts de vacances, le temps de reprendre chacun un rythme a deux. J'en ris maintenant. La dispute n'a pas tenu. 

On ne sait plus se disputer ni s'opposer longtemps.

On est bien.

Même en ne faisant rien. Même en ne parlant pas. 

On est bien.

Il me revient qu'il y a quelques jours, nous avons rejoué au dictionnaire, comme aux débuts de notre vie commune. Maintenant, nous n'avons plus de petit carnet pour transcrire les mots nouveaux ou les mots connus, mais l'application du dictionnaire Le Robert - Dixel sur mon smartphone qui me permet de garder une trace de mes recherches.

Nous étions partis d'une interrogation sur le genre du mot ovule (en forme d'œuf comme le suggère le morphème ov-, comme dans oval et bien sûr ovoïde). Je soutenais (avec raison) qu'un ovule était masculin, comme un testicule, un opercule, un homoncule. J'ai découvert (ou redécouvert ?, va savoir !) une fonctionnalité du dictionnaire qui permet de rechercher les mots par leurs lettres finales, en l'occurrence -cule. La plupart des mots auxquels j'avais pensé, puis ceux que la fonction Fin de mot m'a permis de trouver étaient masculins. Mais je n'ai pas su trouver de règle expliquant la règle, sinon que les mots en -cule au masculin proviennent de mots latins se terminant par -culus. 

Nous nous en sommes donné à cœur joie. Une bonne heure, peut-être. Ou moins. Ou davantage. Je ne sais plus. 

Je n'ai plus à compter mon temps. 

Je savoure mon luxe. 

J'ai décidé de ne plus jamais courir. 

Je ne bourre pas mon emploi du temps comme le font tous ces retraités actifs qui n'ont "pas une minute à [eux]". J'ai trimé toute ma vie, élevé mes trois enfants tout en travaillant à plein temps, avec parfois beaucoup d'heures supplémentaires, j'ai éduqué et enseigné de la sixième à l'Agregation. J'ai fini sur les rotules. Je n'ai volé personne. Mon temps est à moi. J'en fais ce qui me plaît. 

Et bien souvent, je n'en fait rien. 

Je cultive l'otium, le loisir de ne rien faire, de far niente, de ne rien faire de spécial. 

Certaines journées ne sont pas racontables. Il n'y a rien à raconter. 

Tout une belle vie, toue neuve, peu remplie, à contempler le bonheur d'en être arrivée là en pas si mauvais état. 

Même s'il est parfois difficile de faire comprendre que ce choix de ne pas faire grand-chose est un pas positif. 

La tristesse m'a quittée, l'anxiété s'en est allée. 

Je découvre une personne que j'avais perdue de vue depuis l'adolescence, la jeune moi d'avant les tracas de la vie adulte. 
En relative bonne santé. 

Et le bonheur de câliner de jolies petites arrivées dans notre vie il y a bientôt trois mois. 

Je découvre l'art d'être grand-mère. Je m'amuse avec les petites comme je ne me suis jamais amusée avec des bébés. Je me découvre libérée d'un je ne sais quoi qui me retenait, incessamment, fermement. Peut-être la terreur du silence des bébés ?

Je mesure tout ce que j'ai manqué, occupée à d'autre choses, à d'autres poursuites subsistantielles et existentielles. 

J'ai fait la fourmi. Me voilà cigale. 

Si je ne danse pas autant que je le voudrais, je chante, je compose, j'invente des berceuses, des éveilleuses

Je sais maintenant à quoi m'ont servi mes vingt bonnes années de chant choral, de chant lyrique, de pratique musicale. Je préparais ma jeune vieillesse. Je ne le savais pas. 

Quelle découverte. Et quelle joie. J'ai le public le plus attentif du monde. 

J'ai enfin réussi à apprivoiser ma retraite. En prenant le temps de ne pas se précipiter à trop en faire.

J'ai bonne conscience : j'ai longtemps milité pour le maintien et l'extension des acquis sociaux. Mon bonheur calme me semble bien mérité.

Je me sens encore fragile. J'ai accepté ma fragilité, ma sensibilité. Je ne lutte plus contre moi-même. Je suis parvenue à me détendre. Même si les fous rires, les grandes explosions de joie sont absentes - c'est le seul bémol de ce calme enfin dompté (j'ai conquis et vaincu un surmoi trop exigeant) - je goûte et j'apprécie ce calme et ce bonheur tranquilles. Je ne suis plus à la peine, ni en peine. Je suis en paix.

Je vais quand même me la jouer provoc'. Je ne suis pas superstitieuse (il paraîtrait que cela porte malheur), mais ce serait presque un bon moment pour mourir. Sauf que là, je ne suis pas dans un roman, mais dans le réel, que j'aime et qui me le rend bien. Je n'ai pas fini d'en profiter. Encore un moment, Monsieur Le Bourrrreau, avec ta grande Faux. Jetons les jetons à la mauvaise camar(a)de !

Sourions et profitons !

Depuis deux soirs (deux nuits, pour être plus précise - mon temps de prédilection est toujours décalé ; la nuit, je peux lire et écrire...), je me retrouve au lit avec l'envie de finir mes Fables d'Esope dont je ne sais plus si j'ai lu le livre entier. J'ai besoin de reprendre ce que sont mes classiques de mon vieil âge adulte que je n'avais pas étudiés au lycée. Je continue mon apprentissage. Peut-être vais-je me relever et même lire celles que je connais déjà, soit par La Fontaine ou par Shakespeare, ou celles que j'ai découvertes par moi-même, comme celle du Lion et de la Souris que je ne saurais plus écrire par cœur, mais que j'ai tant travaillée.

Plaisir des fables.

Philosophie et réflexion des fables.

Description du réel.

Passion du réel.

Me voici revenue à un de mes sujets de prédilection. Sans ressassement mauvais. Avec plaisir.

Hop !

Aller chercher ce livre jaune. Et peut-être aussi les contes grecs anciens présentés par Peña-Ruiz, autre livre jaune de la même collection Flammarion. Sur la même étagère.

De toutes façons, se relever. Le corps me presse. Le sommeil n'est pas encore prêt. Rien ne presse. Je suis en grandes vacances éternelles. Je profite de ma belle santé recouvrée.

© Simone Rinzler | 11 juillet 2015 - Tous droits réservés 

Le sommeil l'a emporté sur Esope. On dort bien tout près de L'Atelier de L'Espère-Luette