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jeudi 24 septembre 2015

#12CR Carnets de retraite : Bonjour, je m'appelle Solange et je suis accro au travail...

#12CR Carnets de retraite : Bonjour, je m'appelle Solange et je suis accro au travail.

- Bonjour, je m'appelle Solange et je suis accro au travail.

[L'assemblée, en chœur]
- Bonjour, Solange !

- Voilà. Alors j'ai 61 ans et depuis l'âge de six ans, j'ai toujours travaillé. Je travaillais pendant l'année, je travaillais pendant les week-ends, et même, au bout d'un moment, j'ai commencé à travailler pendant les vacances d'été. Je ne me souviens pas vraiment d'époques où je n'aurais pas travaillé. Il faut dire que j'ai commencé assez tôt. Je me souviens de quelques moments de ma vie où je n'ai pas travaillé. C'était pendant mes congés de maternité. Comme j'ai eu trois enfants, ça fait trois périodes où j'ai été abstinente. 

À partir du moment où j'ai commencé à travailler pendant les vacances, j'ai commencé à descendre la pente. Je n'arrivais plus à arrêter de travailler. Je ne savais plus me reposer. Je me souvenais qu'avant de travailler, je m'étais beaucoup ennuyée. J'avais tellement peur de m'ennuyer encore que je m'arrangeais pour ne jamais avoir de creux, de moments sans travailler. 

Je suis abstinente depuis deux ans et trois mois. 

Il m'est arrivé de rechuter. 

Le pire, c'est de passer toutes ses journées à se dire : j'ai envie de travailler. J'ai toujours peur de m'ennuyer. Pourtant, depuis que je ne travaille plus, j'ai redécouvert plein de choses que j'avais perdues, peu à peu, sans m'en rendre compte. J'étais tellement obnubilée par le fait de travailler que je ne savais plus vivre sans avoir au moins un travail à effectuer. Un peu comme si je n'existais pas si je ne travaillais pas. 

J'imagine que vous connaissez tous cela : on commence à travailler un peu, comme ça, pour épater les copains, les camarades, les collègues, on se sent grisé par le succès. Ça vous monte à la tête, et bientôt, vous ne savez plus faire autrement qu'en ayant toujours un travail en projet, un travail en route et un travail en cours d'achèvement. 

Un travail en amenait un autre, et puis, on finit par se dire : "Oh ! Allez ! Encore un !" Et on enchaîne comme ça, de travail en travail. Un travail en amène un autre. On n'a pas envie d'arrêter. 

On se dit qu'on s'arrêtera demain, qu'on répondra : "Non, vraiment, là, je ne peux pas. Je n'en peux plus. Si je continue, je vais crever...", parce qu'on a toujours pu. On se ne sait pas comment on a fait. Mais on a toujours pu. Malgré la gueule de bois, le tournis, les vertiges, les absences, les énervements.

Moi, je me disais qu'il devait y avoir un Bon Dieu des travailleurs compulsifs, parce qu'on a beau travailler, enchaîner les travaux les uns après les autres, on a beau ressentir de la fatigue et parfois de la lassitude, une somnolence permanente, on ne va jamais jusqu'à l'accident. On se croit le maître du monde, on fait son roi du pétrole, on frime devant les copains, la famille, les amis.

Ils se disent : "Elle, elle tient bien le travail ! Moi, je ne pourrais pas. J'ai besoin d'aide moins 7 heures de sommeil, parce que sinon, je ne suis bon à rien ! Mais elle ! Elle tient vraiment bien le travail !".

Alors forcément, toute cette admiration, ça te pousse à faire ton important. Tu fais ton kéké et tu bosses, tu trimes, tu marnes avec tes poteaux du boulot. Ben oui. On ne peut tout de même pas toujours travailler tout seul. On a besoin de se tenir chaud. 

C'est tellement joyeux, une bande de joyeux travailleurs ! Vous les avez vus, dans leurs bureaux, au café, au restau, dans le métro. On rit du boulot, on se tire la bourre, c'est à celui qui bossera le plus. Et quand y'en un qui lâche, un qui craque, on lui fait bien comprendre : "T'es bien trop petit, mon ami" !, "Only the fittest survive!" et on se fout de sa poire dans son dos en se préparant ensemble un cocktail de nouveau boulot qu'on pourra faire ensemble. On se réchauffe. On se rassure. On donne un sens à sa vie. 

Et puis, un jour, on se rend compte que tout cela n'a pas de sens. Que ce sens que l'on donne à sa vie n'est pas le sens de la vie. Que la vie nous désertés. Qu'on est sans vie. Exsangue. Mou. Plat. Raplapla. Ratapla. Plus de jambes. Plus de genoux. Même plus le courage de se faire à manger. Idem pour se laver. Alors on se lève plus tôt pour avoir le temps de tout faire. Et puis on dort moins. De moins en moins. Pour prendre le temps de petit-déjeuner, de se laver, de se maquiller. Ce qui te prenait à tout casser trois quart d'heures te prend maintenant deux heures. Et encore. Tu n'arrives plus vraiment à tout faire. Tu truques, tu bricoles. Tu triches avec toi-même. Et surtout, surtout, tu fais taire ta petite voix qui te dis : "Tu es en train de te tuer !". Il ne te viendrait même pas à l'idée que tu te tues au travail. C'est un truc pour les Japonais, ça. Ça ne te concerne pas. Tout le monde te dit que le travail, c'est la santé. Qu'il faut travailler. Mais toi, tu vois bien que c'est en train de tuer. Peut-être que tu n'es tout simplement pas raisonnable. Que tu as pris le travail comme une drogue de substitution pour ne pas rester là à pleurer, assise sur le bord du trottoir. Tu n'as jamais vraiment pu pleurer. Alors tu t'es soulagée en travaillant, jusqu'à plus soif.

Plus de soif du travail.

Rien. Bernique. Que dalle. Et pourtant, tu en reprends toujours une bonnes goulée. "- Allez, allez ! On rallume la chaudière ! Encore un boulot pour la route ! Camarade, la route est longue ! T'en reprendra bien une petite lampée avec nous ? Allez ! Juste une. - Bon, allez, juste une, mais c'est bien pour vous accompagner, hein !"

On est toujours à la recherche de l'avant-dernier travail. On ne peut pas imaginer le dernier. Ça fait trop peur. Le dernier travail. Et pourquoi pas la mort, pendant que tu y es ?

Alors, on reprend un nouvel avant-dernier travail. Pour éviter le dernier. Comme ça. Par terreur. Terreur du dernier. Ce n'est pas la peur de l'ennui qui te taraude. Tu es un drogué du travail, un workahoolic, un alcoolique du boulot. Le plus dur, c'est de te dire que tu es malade du travail et que tu seras malade toute ta vie. Là, je crois que j'ai largement dépassé la période du déni. Je suis malade travaillique. Et je suis abstinente depuis deux ans et trois mois.

[Elle s'arrête un instant, pensive. Regarde vers le haut, à gauche, puis repose ses mots en prière sur sa bouche, expire un grand coup silencieux puis inspire. Un moment suspendu. Puis elle relève la tête tout en ôtant ses mains de sa bouche. Redresse la tête. Redresse son corps tout entier. Elle s'est reprise. Elle a l'air moins sûre d'elle, c'est du moins ce qu'elle ressent. Une grande force émane de cet instant de reprise sur soi.]

J'ai l'air d'être bien, là, je fais ma fière avec mon "Je suis abstinente depuis deux ans et trois mois", mais si je suis là, c'est parce que j'ai peur de rechuter, et puis vous voyez, ce qui me manque le plus du boulot, ce n'est pas le boulot, mais la camaraderie.

Alors, je suis là pour rompre mon isolement, me refaire des copains qui ne soient pas des copains de boulot, de copains de bureau. J'avais toujours juré que je n'irai jamais dans ce genre d'endroits pour arrêter de boire ou pour maigrir, de groupes de femmes violées ou des associations de victimes, mais quand j'ai vu qu'un groupe de travailleurs compulsifs s'était formé dans ma région, j'ai un peu hésité.... J'ai longtemps hésité. Longtemps hésité. Vous êtes là déjà ensemble depuis près de deux ans....

Comme je suis toujours un peu trop fière, je suis parfois obligée de prendre le taureau par les cornes et de dire, enfin, en toute simplicité : "Voilà. J'ai besoin d'aide. Accueillez-moi dans votre groupe."

Je crève du manque de camaraderie. Rester abstinente, je peux. Mais ne plus voir personne, comme ça, régulièrement, ça, ça me mine.

En fait, ce n'est pas tant que ça me mine. Ça, j'arrive à surmonter.

Une grande partie de mon travail était très solitaire. Mais, le pire, c'est le manque de camaraderie régulière avec des gens qui vous comprennent, qui sont comme vous, qui partagent la même chose, la même quête du sens de la vie et qui se rendent compte qu'ils ne pourront rien tout seuls. Qu'ils ont besoin des autres. 

[À voix plus basse, comme timidement, la tête penchée comme un petit enfant qui demande à être rassuré.]

Et que peut-être, les autres ont besoin d'eux... 

Tout cela pour vous dire que je suis très heureuse d'avoir enfin pu pousser la porte de votre association et d'être enfin là, devant vous, pour vous dire : "Je m'appelle Solange, j'ai 61 ans et je suis malade travaillique. J'ai besoin de votre aide. A tous."

[Le tonnerre d'applaudissements et de cris de bienvenue mêlés recouvre son "Si vous saviez ce que ça m'a coûté...", mezzo voce.]

- Bravo !
- Ouais !
- Bienvenue !
- Bravo !
- Bravo, Solange !
- Solange ! Solange ! Solange ! [Tapements de pieds et de mains de Bastienne et Thomas]
- Bienvenue Solange !
- Bienvenue à la maison, tu es chez toi ici !

André, le leader du groupe se leva.

- Bienvenue, Solange et merci pour ton témoignage et surtout pour le courage qu'il t'a fallu pour venir nous parler. Tu as vu. L'accueil est chaleureux ici. Nous ne sommes pas là pour te juger. Et tu as vu ? Mais tu ne peux pas le savoir car tu n'es jamais venue ! Mais tu as eu droit à une véritable ovation. Le groupe t'a déjà adoptée, on dirait. C'est rare, un accueil pareil.

- C'est vrai, parfois, on ne sait pas quoi dire quand quelqu'un arrive, devant tant de peine. Tu as l'air d'avoir la pêche. Tu sais bien t'exprimer. Je suis certaine que ta présence va beaucoup nous aider.

- Oh ! Là ! Mais, c'est que vous voulez déjà me faire travailler ! À peine arrivée, et hop ! Au boulot, la Solange !

[Rires dans la salle. Solange rit aussi. Elle se détend. Elle dit : Ça fait du bien de rire ! On n'est même pas encore copains et j'ai déjà ri !]

- Tu sais, tu n'es pas obligée de parler de ton travail tout de suite. Et ne reste donc pas debout comme cela. Tu n'es plus au travail ! Retourne donc t'asseoir avec nous qu'on puisse continuer la séance.

- Oui. Là. À côté de moi. Viens sentir la sueur du travail à peine abandonné ! Viens t'asseoir, et je vais te laisser toute seule à côté de Pierre. Je voudrais prendre la parole.

Marion accueille Solange à côté d'elle, lui fait une drôle d'accolade maladroite tout en se levant pour aller au pupitre, à côté du petit bureau d'André.

La vieille salle de réunion du service d'action culturelle communal est miteuse. C'est une vieille salle de classe dont les carreaux jaune sale et grisâtres sont la seule décoration, avec quelques affiches des activités qui s'y tiennent encore. Cette salle n'a pas encore été rénovée. Elle sert aux réunions des petites associations de la communes, mais restrictions obligent, elle n'est pas aussi jolie que les salles mises à disposition pour les bébés lecteurs et les enfants joueurs. Tout cela est d'un triste à pleurer pour ceux qui se laissent avoir par la beauté du décor.

Une chaleur s'y dégage, pourtant. Une chaleur toute particulière, absolument invisible pour le passant des couloirs qui y jette un œil distrait en amenant son enfant au club de lecture des bébés lecteurs ou en se rendant au tout nouveau cours de cuisine dans la cuisine pédagogique aménagée à grands frais par la mairie.

Seuls les sportifs des sports et des activités les moins pratiqués, et sans grand rendement pour l'image de la mairie, ont l'habitude de s'entraîner ou de se rencontrer dans ces locaux minables : club des retraités (eux, ils vont bientôt avoir leur salle : s'occuper de la jeunesse et de la vieillesse ensemble, ça, ça se vend bien, municipalement parlant), petit club de judo hors du grand club de la ville, taï chi et percussions africaines, et prêt de la salle pour la fête annuelle de l'amicale bretonne qui vieillit peu à peu. L'amicale portugaise s'est trouvée seule un local plus grand pour y organiser ses fêtes, mais certains viennent encore par habitude et par commodité pour y parler, s'y rencontrer tranquillement ou fêter de petits événements familiaux ou du quartier, comme les réussites scolaires des enfants.

C'est au tour de Marion...

[À suivre... Peut-être... Si l'auteure a encore envie de travailler... Qui sait ? Il y a encore du tri sur la planche, vous vous souvenez ?]

© Simone Rinzler | 23-24 septembre 2015 - Tous droits réservés 

Tiens, jamais à un paradoxe près, on dirait que le travail a vraiment repris À L'Atelier de L'Espère-Luette