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vendredi 18 septembre 2015

20150829 Elle s'arrêta. Elle n'arrivait pas à donner de la complexité àses personnages...

20150829 Elle s'arrêta. Elle n'arrivait pas à donner de la complexité à ses personnages

Elle s'arrêta. 

Elle n'arrivait pas à donner de la complexité à ses personnages. Elle s’était perdue dans l’effervescence de la rapidité et y avait perdu le fil de ce qu’elle voulait faire. Sous les injonctions à produire, produire, produire du texte à la chaîne, elle avait perdu ce qui s’élabore lentement, ce qui se mûrit. Elle en avait même fini par en avoir la nausée. Écrire ne lui faisait plus autant plaisir. Acceptant la compétition, sans avoir jamais eu une âme de compétitrice autrement que contre elle-même, elle s’était départie de sa capacité à réfléchir. 

Elle avait eu la tête ailleurs, aussi. 

L’écriture n’est pas tout. La vie l’avait attendue, l’avait rejointe, elle avait vécu. Des hauts et des bas, de grandes nouvelles joyeuses, des terreurs affreuses.
Il lui avait fallu attendre, avoir le courage d’attendre que le temps fasse son œuvre, qu’elle retrouve son équilibre qui avait été tumultueusement mis à rude et belle épreuve. Elle était devenue grand-mère de deux magnifiques petites jumelles et avait enfin goûté les joies de la grand-maternité dont elle n’avait pu goûter avec autant de délice lorsqu’elle était encore une femme active, très impliquée dans son métier. 

Cet après-midi, elle reprenait l’écriture qu’elle avait délaissée pendant le temps des vacances. Elle reprenait sa routine d’écriture. Elle était bien. Heureuse. Calme. Détendue. Sa fille était là, avec son mari. Ils étaient heureux de venir se reposer à la campagne, loin des tracas de la ville, du travail, des péripéties administratives sans fin. De les avoir là, heureux, confiants, elle se sentait bien. Quelque chose de sa vie se refermait, une infinie blessure qui se refermait, peu à peu. Elle avait ouvert son ordinateur et avait commencé à tracer ces lignes :

Elle n'arrivait pas à donner de la complexité à ses personnages.

Au moment d’enregistrer le nom du fichier avant toute écriture, elle ajouta : 

Elle s’arrêta.

Cet ajout changeait tout. Dire : « Elle arrêta », c’était sous-entendre qu’elle faisait autre chose avant, qu’une action ou une activité était en cours. Or elle ne faisait rien. Elle venait de terminer le déjeuner, de parler seule avec sa fille quelques instants, puis s’était mise à penser, à repenser à son roman abandonné dont elle venait de lui parler. Elle arrêta quoi, alors ?
Elle arrêta de penser. Elle arrêta d’arrêter. Elle se remit à écrire. Sans se remettre à relire une énième fois ce roman qui ne lui convenait pas mais sur lequel elle avait déjà tant travaillé qu’elle ne pouvait plus l’ignorer comme s’il n’avait jamais existé. Cela faisait quelques jours qu’elle avait recommencé à « écrire dans sa tête ». Elle repensait aux personnages de son roman. Elle avait vu trop gros, avait introduit trop de personnages, chacun n’étant qu’une ébauche, qu’une caricature de caractère sans épaisseur réelle, libraire et Solange excepté. Elle s’était perdue dans le jeu de la complexité en mettant en scène un personnage qui portait son nom. Elle s’était perdue dans le jeu entre fiction et réalité. Il allait lui falloir reprendre, réécrire, poursuivre, dans un premier temps, encore ajouter, ajouter, ajouter, retrouver sa tonalité.

Voilà, elle le sentait. Elle l’avait retrouvée, sa tonalité. Elle avait retrouvé son envie, son désir d’écrire. Le temps n’était pas indifférent. Quoique retraitée, la rentrée était prévue pour le surlendemain. Elle allait quitter son lieu de villégiature, son mari allait faire sa rentrée, elle reprendrait son rythme d’avant les longues vacances d’été. Elle s’était reposée. Parfois même ennuyée. Elle n’avait plus peur de l’ennui. Elle l’acceptait. Enfin. Elle préférait encore l’ennui au trop-plein qu’elle avait connu. Elle sentait bien que le passage du burn-out n’avait pas été qu’un passage. Qu’il l’avait durablement affectée. Elle avait aussi amorcé le passage à la retraite, brutal, un de ses terreurs les plus affreuses, écran de sa peur de la mort, sans l’ombre d’un doute, même si elle tentait de se le cacher, y compris en l’écrivant ici. Elle préférait l’acceptation à la lutte sans victoire possible. Elle se savait mortelle. Inutile de lutter contre la mort prochaine. Utile, en revanche, de vivre au mieux, en attendant la mort, sans rester là à l’attendre. Elle savait ce qu’elle ne voulait plus faire. Fuir à toutes jambes. Courir. Courir plusieurs lièvres à la fois. S’étourdir d’activités sans véritable intérêt profond. Ce qui la tenait, c’était l’écriture. Mais quand le désir n’était pas là, le désir d’écrire était le même que le désir de jeux sexuels. Elle en avait fait l’expérience aussi cet été, à son grand étonnement. Elle avait perdu tout désir. Loin de s’en inquiéter, elle s’était dit qu’il fallait prendre son mal en patience et patienter. Patienter. Ça finirait bien par revenir. Elle ne se sentait pas en panne d’amour. Juste en panne d’énergie. Elle ressentait encore le besoin de se reposer. D’une vie entière ? Peut-être. De son burn-out ? Plus sûrement. Une date anniversaire un peu floue approchait : la date de la rentrée, sachant qu’elle avait été incapable de faire sa dernière rentrée, reculant devant la peur d’arrêter et s’arrêtant avant, à bout, épuisée, consumée, terrassée, vide, vide, vide de tout désir, de tout plaisir. Elle avait retrouvé le plaisir. Le désir aussi. Puis l’avait reperdu. Vieille batterie un peu rouillée, elle ne tenait plus la charge. Plus aussi longtemps. Elle se lassait plus vite aussi. S’enthousiasmait nettement moins, moins vite et moins fort. Elle était probablement plus équilibrée, mais ceux qui l’avaient connue avant ne reconnaissaient plus la même femme. Elle était la même. À une autre période de sa vie. Elle sentait approcher la fin de sa crise de sénescence. Les remous étaient moins nombreux. Elle avait aussi, tant bien que mal, réussi à faire comprendre, plus ou moins bien, qu’elle ne supportait plus la contrainte extérieure. Elle en était à sa dernière étape de femme libre qui ne voulait pas être une femme seule. Elle avait fait comprendre, enfin, à son mari, que son appétit sexuel était moins important, mais que son amour était primordial. Elle ne se morfondait plus sur sa propre incapacité à jouir tous les jours. Quand elle se sentait repue, elle n’avait pas envie de plus. Cela ne leur était jamais arrivé d’avoir un tel décalage de désir. Il y avait décalage de désir. Pas d’amour. Ils savaient se parler. Il avait enfin accepté qu’elle n’ait plus aussi faim. Plus aussi faim que lui. Qu’elle saute un repas, qu’elle sèche un festin annoncé. Elle avait assez. Juste assez. Juste bien. Elle avait réalisé son rêve de Boucles d’Argent. Elle avait trouvé le juste bien. Elle ne voulait pas davantage que ce dont elle avait besoin. Elle se réjouissait qu’il la désire. Encore. Avec tant d’appétit depuis toutes ces années. Avec tout ce qu’ils avaient vécu. Ensemble. Mais elle n’avait plus faim tous les jours, plus autant, plus aussi longtemps, et cela avait bien failli leur empoisonner la vie et surtout, les nuits et les soirées.

Les vacances touchaient à leur fin. Comme tous les ans, elle se préparait à rentrer. Même si cela n’était que la troisième fois qu’elle n’allait pas rentrer à l’École. Ou au collège, au lycée ou à l’Université. Depuis l’âge de six, tous les ans, elle était rentrée.

C’était la rentrée. Mais ce n’était plus la rentrée des classes. Elle n’allait plus en classe.

Elle allait, libre, hors de l’Institution où elle avait, presque toujours, vécu. Un tel changement ne pouvait se faire sans douce nostalgie. Aujourd’hui, l’amertume avait fait place à la douceur. La douceur d’être sans avoir à se forcer.

Être. Juste être. Et être bien.

Pour un nouveau début, cela sonnait plutôt bien. Elle n’avait pas perdu la main.

Et ses personnages, dans tout cela ?


Ses personnages ? La réflexion sur ses personnages, elle la laissa. Il lui fallait faire la vaisselle. S’aérer la tête. Soulager son squelette de la position assise sans bouger depuis environ sept pages et mille quatre cents mots environ. Elle ne pouvait calculer en temps. Le temps ne l’avait vraiment jamais intéressée. Elle ne savait pas à quelle heure elle avait commencé. Elle avait commencé. Commencé à recommencer. Seul cela lui importait. Le temps mis à la chose lui importait aussi peu que le temps passé à faire l’amour. Il importait de faire et d’y prendre du plaisir. Savoir combien de temps cela avait duré n’avait jamais été sa priorité. Elle s’en moquait comme de sa première brassière.

Les personnages ? Bien sûr qu’elle y reviendrait. Mais pas encore. Pas maintenant. Elle préférait se consacrer à la peinture des sentiments, à la description des pensées, à la survenue des introspections, à la présentation des interactions, des émotions, des actions et des activités. C’était cela qui manquait à son roman. Une profondeur. Cette qualité. Pas une quantité. Elle était revenue au type de qualité qu’elle recherchait. 

Elle enregistra le fichier, ferma l’ordinateur et se leva. Elle seule saura si elle lavera les poêles du déjeuner immédiatement ou ira se réfugier aux toilettes, la nature se faisant pressante.
Peut-être eut-elle l’impulsion de relire. De réécrire. Peut-être alla-t-elle aux toilettes, fit la vaisselle ou les deux, ou rien de tout cela. Peut-être continua-t-elle au risque de ruiner ce qu’elle venait d’écrire. Nul ne le saura, puis qu’elle ne l’écrivit pas.

Le texte s’arrêtait là.

© Simone Rinzler – 29 août 2015

Quand tout semblait en berne, quelque chose bougeait encore à L’Atelier de L’Espère-Luette