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jeudi 8 octobre 2015

#25CR Carnets de retraite : Si j'étais junkie, je me jetterais sur ma seringue, si j'étais accro, je me ruerais sur mon pèt', si j'étaisalcoolo, je m'enfilerais de ma bibine, de ma tise, de l'anisé bien frais.

#25CR Carnets de retraite : Si j'étais junkie...


Si j'étais junkie, je me jetterais sur ma seringue, si j'étais accro, je me ruerais sur mon pèt', si j'étais alcoolo, je m'enfilerais de ma bibine, de ma tise, de l'anisé bien frais.

Mais je ne suis rien de tout cela.

Si j'étais boulimique, je m'avalerais une tablette entière de chocolat noir, si j'étais dépendante au sport, je pédalerais de par les rues de la colline, si j'étais livrolique, je m'avalerais bouquin sur bouquin.

Mais je ne suis rien de tout cela.

Si j'étais opiomane, je m'aspirerais des volutes assassines, si j'étais héroïnomane, je m'injecterais ma dose de speed, si j'étais sniffeuse, je me remplirais le blase à plein naseaux.

Mais je ne suis rien de tout cela.

Si j'étais active, je me jetterais dans le boulot, si j'étais chercheur, je me cognerais des projets à n'en plus finir, si j'étais nymphomane, je me taperais des petits jeunots.

Mais je ne suis rien de tout cela.

Si j'étais quelqu'un d'autre, je ne ferais pas tout ce que je fais.

Et là, comme je ne fais rien, et que je fais semblant de m'y faire bien, je fais graphowomane de service.

Mais je sens bien qu'il me manque encore quelque chose de quotidien pour alléger les affres de la liberté chèrement gagnée.

Si j'étais compulsive, je me lancerais dans plein de nouveaux projets, si j'étais avide, je me remplirais jusqu'à l'étourdissement, pour oublier que je m'ennuie aussi, plus que parfois, du manque de camaraderie quotidienne.

Mais je ne suis rien de tout cela. 

Je me sens fatiguée. Je me sens vaguement vertigineuse. Je ressens le besoin de me reposer. Je me repose le corps. L'esprit est encore vif. Les changements de position me tournent la tête. J'ai un peu mauvaise mine aujourd'hui.

Je me repose. 

Je prends de l'avance sur ma nuit.

Je suis allongée.

Je ne dors pas. 

J'écris.

Cette nuit, je dormirai.

Pour l'instant, je me repose. Allongée, je ne ressens pas de pertes d'équilibre. Il est urgent de ne rien faire. Éventuellement, si cela ne passe pas, de consulter un médecin, autre que le mien, en vacances, en Chine. Heureux homme. Comme j'y retournerais bien. J'y ai été si bien.

Mon Drôle De Prince Drôle, Mon Mari, Mon Amant, Mon Ami travaille au bureau. Je l'entends faire bruisser le papier.

Mes petites-filles inventent de nouveaux gazouillis étonnants, je m'en repais.

Comment ? Je ne ferais rien ?

Pardi !

Je vis.

Et ça, c'est bien.

Je suis présente à mon présent, j'écris le présent au présent. Je vis le présent de l'écriture. J'ai calmé mon ennui. Je prends soin de moi plus que des autres. Enfin. 

Je suis bien.

Je me sens encore très fragile. C'est bien de se sentir encore fragile. Cela me retient de m'épuiser. Pas d'agir.

Je profite de ma retraite, éprouve ma liberté qui parfois, souvent m'éprouve. Le chemin de liberté est aussi chemin de santé. 

Je retrouve la mesure. Je n'ai mangé que deux très gros carrés de chocolat. Je mourais de faim. J'ai reposé la tablette, suis allée m'allonger, ai dégusté mon pain et mon chocolat pour mon goûter. La terre a cessé de tourner. J'avais faim. Je me prive moins. Je maigris davantage. Je me sens plus à l'aise dans mon corps. Mon esprit s'inquiète encore. Je me souviens que c'est une inquiétude normale en sortie de dépression. La peur de rechuter fait exagérer les symptômes. C'est un passage obligé que je connais déjà. Il n'y a pas d'inquiétude pérenne.

Seule subsiste, comme un bébé, le passage difficile du jour à la nuit.

La retraite, une retombée dans l'enfance ?

Peut-être.

L'enfance d'avant le travail salarié, d'avant les contraintes.

Je vais me relever, retourner trier tous mes vieux dossiers. Je m'étais arrêtée hier sur un dossier douloureux. Comme il est difficile de jeter les traces matérielles de son passé au travail. Chaque feuillet nécessité une prise de décision rapide et définitive. Je me suis arrêtée sur un doute hier. 

Ceci, à garder ou pas ? 

Mais alors cela ?

Je suis repassée devant ce sous dossier hier. J'ai presque déjà décidé de le garder.

Peut-être ferais-je comme pour les vêtements l'été dernier. Un dossier en attente. Je ne suis pas là pour me faire souffrir ni avoir des regrets. Le tri de juillet a été parfait. Je n'ai rien regretté. J'ai eu la sagesse de ce troisième tas en attente. Cela m'a donné un nouveau sursaut d'énergie de faire tout ce tri. 

Ici même, d'ailleurs, je suis déjà en train de trier mentalement. Si rien ne bouge dans les paperasses, et même si rien ne se voit, je n'ai plus le vertige et le tri s'effectue en pensée. L'exécution matérielle ne sera plus qu'un jeu d'enfant.

C'est pourtant vrai que je suis grapho(wo[e])mane !

© Simone Rinzler | 8 octobre 2015 - Tous droits réservés

Le tri du passé s'effectue au présent  À L'Atelier de L'Espère-Luette