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mercredi 4 novembre 2015

#1aAA Anamnèse de l'amnésie : Elle aurait perdu la main. Elle aurait perdu la tête. (Récit. Version #1. Incipit

1a #AA Anamnèse de l'amnésie : Elle aurait perdu la main. Elle aurait perdu la tête. (Récit - Version #1 - Incipit)


Elle aurait perdu la main. Elle aurait perdu la tête. Elle aurait perdu pied. Elle aurait fui vers un ailleurs insondable. 

Elle aurait la tête dans les nuages. Elle aurait l'esprit ailleurs. Son corps serait resté, immobile. Elle aurait expiré, inspiré, expiré, machinalement, en silence.

Ses oreilles auraient tinté. Elle aurait pris conscience du bruit du silence. Écoulement liquide du réfrigérateur, souffle léger de la chaudière, discret deuk-deuk de l'horloge radiocommandée désynchronisé de la petite horloge à pile au design désuet. L'acouphène de son oreille droite se serait fait entendre. Discrètement, sobrement, puis plus audible. Elle aurait cherché celui de l'oreille gauche, toujours un peu plus doux, murmure imperceptible.

Elle aurait fixé le vide, la tête légèrement penchée vers la droite, en direction de la grande fenêtre lumineuse, sans accommoder son regard nulle part. Elle aurait perçu le rouge de la percale du rideau, aurait ressenti une douce chaleur.

Elle était bien, là, assise. Sa tête se trouva vers la petite fenêtre sur sa gauche, du côté plus sombre en cette fin d'après-midi d'automne radieux. La tête tendue vers le haut, à gauche, elle reprit ses esprits. 

Elle se rendit compte qu'elle était en train d'écrire, là, sur son fauteuil de repos, sans bouger, le regard fixe se remobilisa, la tête tourna consciemment vers la fenêtre à droite. Elle se regardait ne rien faire. Elle avait commencé à écrire, à son insu, l'histoire de cette femme sans mémoire, sans tête, au regard vague, l'esprit ailleurs et le corps posé là. 

Elle chercha quand cela avait commencé. Cette capacité à s'abstraire du réel qui l'aurait fait passer pour une démente si elle n'avait été seule dans sa grande pièce. Elle avait toujours chéri cette capacité-là. Elle lui avait permis d'avoir une riche vie intérieure quand la vie extérieure ne l'intéressait pas ou ne la sollicitait pas de ses Danses Royales des Aulnes, quand elle se laissait aller à laisser aller, à laisser filer, le temps, la vie, le bouillonnement extérieur et qu'aucune crue intérieure ne la remuait dans sa symphonie sans fond.

Un rare moment de calme profond, imperturbé, ineffable.

Sans que les traits de son visage ne fissent aucun mouvement, elle se sentait sourire de l'intérieur, alanguie dans une douce chaleur. Elle était bien. Sans écran, ni papier, elle était là, présente à soi. Elle écrivait l'histoire de cette femme. Elle y était.

Quelque chose, elle ne se souvient plus de quoi, la secoua de sa rêverie sans pensée. La pensée se mit en route. Ce soir, elle écrirait. Elle savait qu'elle avait la main, qu'elle avait la tête. À ça. Même quand elle n'y était pas depuis des jours et des semaines. Elle n'avait jamais paniqué. Elle savait que cela reviendrait. Elle savait que cela revenait. Le récit venait de s'imposer. Quelques lignes un peu floues, inécrites, informulées, resteraient accrochées à son esprit le temps qu'il faudrait jusqu'à ce qu'elle ait le temps et le loisir de s'y remettre.

Elle ne sait plus ce qu'elle fit ensuite. Si elle se leva ou resta là, encore, un instant, où longtemps. Elle ne sait plus ce qu'elle fit ensuite. Si elle resta là, encore un instant, ou longtemps, ou si elle se leva.

Elle se leva.

Elle ne sait plus ce qu'elle fit ensuite. Si elle se leva ou si elle resta là encore longtemps.

Elle resta assise. Elle ne sait plus.

Elle se leva.

Elle ne se souvient plus de ce qui se passa. De qui arriva, de ce qui arriva. Bien sûr, elle se souvenait du plus important. De sa visite quotidienne, de sa grande joie. Elle avait des tressaillements. Plusieurs bouffées lui échauffèrent le visage. Elle se rassit à chaque fois. Son corps était mal. Encore endolori de la douleur. Encore un peu souffrant. Elle senti le sel de sa peau en passant sa langue au-dessus de sa lèvre supérieur. Elle vérifia. Elle avait été en nage. Sa peau était salée. Elle n'avait pas rêvé ces échauffements soudains. Elle vérifia qu'elle n'avait pas davantage de fièvre que la veille. 

Elle se posa, se reposa, se releva, discuta un peu avec ceux qui passèrent dans la pièce. Elle se sentait dans un état étrange, un peu second. La mauvaise nuit avait un peu endommagé sa journée. Elle se sentait fatiguée. Cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait plus de mauvaises nuits. Ce matin, en repartant de chez le dentiste, elle avait vacillé, titubé comme une femme ivre. Le manque de sommeil donnait à toute chose une coloration irréelle, une sensation d'engourdissement et de subtils achoppements. Elle n'aurait pas dû porter de si hauts talons pour passer au cabinet du Docteur C. Elle se crut obligée de se justifier. Elle ne voulait pas qu'il pense qu'elle avait vu de bon matin. Elle avait titubé de fatigue et du manque d'habitude de si hauts talons en se relevant du fauteuil technique si profond. Elle s'en était extirpée avec aisance, contente du beau travail dans sa bouche étincelante au possible, compte tenu de son âge.

Au moment de se pencher vers le portemanteau, son corps fut attiré dans le mouvement vers le mur où pendait sa belle écharpe et son manteau flamboyant. Tituber ainsi, voilà qui gâchait l'illusion. Elle eut conscience qu'elle se devait de justifier son étourdissement passager. Elle ne buvait pas. Elle n'avait pas bu. Il n'était pas encore midi. Elle croit même qu'elle eut un peu honte de son corps qui la trahissait soudainement. Elle ne s'en morfondit pas. Elle rentra chez elle, lentement. Elle ne faisait pas confiance à ce corps épuisé par une nuit sans sommeil. Sans sommeil mais sans problème. Elle savait qu'après avoir dormi plus de deux jours, son corps endolori par un refroidissement, son corps, son dos, courbaturés, l'avaient lâchée. Il n'y avait pas lieu de s'inquiéter. Elle rentra à la maison, vaqua à ses occupations, prépara le déjeuner et déjeuna en connue compagnie, attendant le moment de pouvoir s'étendre pour réparer le manque de sommeil total qui venait, à nouveau, de la frapper, mais sous un mode différent. Elle bavarda pendant le déjeuner, sans se lancer dans de grandes discussions. Elle savait qu'elle n'aurait pas la concentration nécessaire. Et allait bientôt se retourner seule pour l'après-midi. Il lui suffisait de patienter, à l'économie.

Elle se releva de sa sieste, barbouillée. Elle se sentait encore dans un état étrange, différent, inhabituel. Il lui sembla qu'elle n'avait pas bien digéré. Elle ne s'en formalisa pas. Ce soir, elle mangerait léger, une fois n'est pas coutume. Elle serait seule ce soir. Ce serait facile.

En essayant de reconstruire le passé de cette journée, elle pensa que ce fut après cette sieste lourde, chaude et peu reposante, qu'elle se retrouva ainsi, assise, inerte, inanimée, perdue dans une absence de pensée. 

Elle ne se doutait pas qu'elle venait de recommencer à écrire. Sans heurt. Sans douleur. Sans même y penser. Sans même tenir de stylo, ni tapoter sur un clavier. L'écriture était revenue à son insu. 

Les acouphènes avaient bien sûr disparu, sauf lorsqu'elle y repensa. Son oreille consciente entendit les deux légers sifflements. Ils disparaîtraient dès qu'elle se lèverait pour préparer son très léger souper.

Elle souperait d'une soupe, d'un gros quignon de pain un peu sec et d'un grand verre d'eau, pour commencer.

Elle se leva et préparera ce qui était une réjouissance annoncée. Pouvoir manger ce qui la tentait, ni plus, ni moins.

Elle se leva et se dirigea vers la cuisine.

© Simone Rinzler | 3 novembre 2015 - Tous droits réservés

[Document de travail - Quelques coquilles ont été corrigée. L'une, imposée par le correcteur orthographique, a été conservée pour son étrange poésie. Une seconde version, plus longue sera également proposée un peu plus tard. Elle est encore en travail.]

Mémoire de la pensée À L'Atelier de L'Espère-Luette