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mardi 10 novembre 2015

4 #AA Anamnèse de l'amnésie : Elle aurait voulu écrire. Elle seraitallée à son bureau.

4 #AA Anamnèse de l'amnésie : Elle aurait voulu écrire. Elle serait allée à son bureau.

10 novembre 2015

Elle aurait voulu écrire. Elle serait allée à son bureau. Elle se serait égarée en chemin dans la cuisine. Elle aurait vu son ordinateur. L'aurait branché. L'aurait ouvert. Aurait attendu. Elle serait allée se faire un café en attendant. Devant l'évier, elle aurait aperçu sur sa droite, un peu derrière elle, quelques objets qui attendaient d'être lavés. Elle voulut commencer à les laver. Elle repensa qu'elle se rendait à son ordinateur et qu'elle ferait la vaisselle plus tard. Elle était en chemin vers son ordinateur, sur la table de la cuisine, en chemin vers son bureau mental. Elle hésita à faire couler un café. Elle ne voulait pas perdre son idée. 

Elle ferait attention. Elle n'aurait qu'à faire attention. Elle la garderait bien au chaud, son idée, le pouce gauche relevé, pour se souvenir qu'elle devait se souvenir de quelque chose. 

Elle hésita. 

Café moulu ou en dosette ? Quel percolateur utiliser ? Café long et goûteux ou café plus court de moins bonne qualité, trop écœurant. Elle avait l'embarras du choix. Il avait racheté une machine à café supplémentaire. Le luxe du choix du café entraîné par les pannes multiples. Elle n'avait pas besoin de se créer de nouveaux choix. Elle optait toujours pour le percolateur généreux, celui qui ne versait pas une dose fixe d'eau et qui permettait de ne pas mettre une dose de café déterminée à l'avance. Ce n'était plus le vieux percolateur. C'était une machine nouvelle. De facture plus ancienne, elle rendait le même service que l'ancienne. Elle l'appelait toujours la vieille. Elle lui faisait son expresso à l'ancienne, comme dans les cafés. Elle pouvait allonger, raccourcir le café. Elle avait envie de boire beaucoup d'eau. Elle remplit le doseur de deux grosses mesurettes arasées. Plaça la grosse tasse à petit déjeuner à l'endroit idoine. Laissa s'écouler le liquide brunâtre. Regarda la fine mousse crémeuse. Ajouta un morceau de sucre brun bien taillé. Ce sucre de canne au jus si bon, si sirupeux, si suave qu'il masquait l'amertume du café et des jours.

Elle apporta la tasse sur la table de la cuisine, à côté de l'ordinateur. Elle n'avait pas gardé le pouce levé. Elle avait eu du mal à vider le marc du café et avait fait tomber le bras du percolateur. Le jus tiède du café avait étendu sa salissure sur la porte du placard de l'évier. Elle avait pris l'éponge, nettoyé le dégât. Elle avait dû baisser son pouce mnémotechnique à cet instant là. 

Puis, avant de s'installer à l’ordinateur, au moment où elle avait sorti la tasse du dessous de la machine, non sans mal, elle avait aperçu une grande flaque d'eau. Elle aurait mal versé l'eau dans le réservoir ? Elle ne se souvenait pas l'avoir  rempli. L'avait-il fait, lui ? Elle ne le savait pas. Il lui fallut reprendre l'éponge, bien l'essorer, essuyer la flaque d'eau claire. 

Arrivée devant l'ordinateur, elle repensa à la machine. Il lui fallait vérifier d'où venait cette flaque. Peut-être du récipient récupérateur de l'eau usée pâlement colorée de café ?

Elle allait se lever. Elle pensa qu'elle était en train de se disperser. Il fallait pourtant bien nettoyer. Ne pas perdre son idée. Elle jeta un coup d'oeil sur sa gauche. Elle découvrit qu'il y avait davantage de vaisselle à laver qu'elle ne l'avait remarqué auparavant, tout près de l'évier. S'affairer ou écrire ? Elle regarda l'heure. L'heure n'importait plus. Elle était maître de son temps. 

Elle se serait crue maître de son temps. Elle aurait perdu tout son temps. Elle serait arrivée déjà en début d'après-midi. Elle n'aurait ni mangé, ni écrit, ni nettoyé, pas plus qu'elle n'aurait fini de régler le problème avec sa banque qui la promenait avec un service déplorable. Elle ne pouvait plus se faire de virement de compte à compte. Elle n'avait plus de carte bancaire de sa première banque. Elle en était réduite à mendier de l'argent à son conjoint, comme une femme du siècle dernier. Pour mieux la servir, la banque lui avait demandé "Tapez le code". Le code ? Quel code ? Elle s'était trompée. Elle avait oublié le code. Le code de la carte de la première banque. L’effort d'apprentissage du code de la carte de la seconde banque avait fonctionné machinalement. Elle avait appris le nouveau code. Elle n'avait jamais eu deux banques. Elle était dans l'entre-deux banques. Quand elle voulut payer avec la carte de la première banque, elle s'aperçut qu'elle en avait oublié le code. Elle ne voulut pas se faire avaler sa carte. Elle avait assez de tracas avec cette banque qui ne lui rendait plus les mêmes services, changeait ses abonnements sans la consulter, cessait de lui envoyer ses relevés sur papier sans même l'en informer, avait oublié de renouveler sa carte l'an passé à la suite d'une demande de renseignement en agence, une case avait été décochée par l'employé. elle s'était retrouvée enfermée dans un parking, sans l'appoint pour un paiement en liquide, ni de carte valide. Elle en avait assez de ces services de plus en plus défaillants. 

Elle ne se laissa pas démonter pour si peu et changea de carte. Elle sortit sa carte flambant neuve. Composa le nouveau code. Paya et sortit avec ses achats.

Où en était-elle ? Elle avait oublié. Elle ne savait plus où elle en était. Elle ne savait plus ce qu'elle faisait. Elle allait écrire. Elle sentit un appel de son corps. Il n'était plus temps d'écrire. Il lui faudrait se préparer quelque chose à manger. Quoi ? Elle n'aimait pas beaucoup cuisiner. Le café l’écœurait un peu. Elle finissait toujours par le boire froid. Entre deux aller-et-retour entre pas vraiment rien et vraiment pas grand-chose.

Elle ne maîtrisait ni son temps, ni sa mémoire. Quelque chose lui faisait défaut. Ce n'était pas faute de faire tout ce qu'il fallait pour se tenir à flot.

Mais. Ces flaques. Toutes ces flaques. 

Et la faim qui commençait à la tarauder. 

Elle n'avait pas encore commencé à écrire. Elle sentait encore les appels de son estomac vide. Elle venait de s'asseoir à l'ordinateur. Avait fini par boire son infect breuvage refroidi. Se sentait un peu écœurée. Elle ne se souvenait pas de ce qu'elle avait voulu écrire. Elle avait faim. L'écriture ne l'avait pas détournée des affres du réel. Il lui fallait manger. Sans s'occuper auparavant de la petite vaisselle. Sans retrouver ce qu'elle avait voulu écrire. 

Manger. 

Manger. 

Le corps l'appelait.

Elle se serait souvenue de tout. Elle aurait voulu se lever pour s'ouvrir une boîte, se préparer un petit grignottis, grignotta, la mémoire lui revint. 

Le pouce levé. 

L'idée. 

Écrire ou manger ? Manger ou écrire ? Écrire et manger. Manger et écrire ? Que faire ? Elle s'affola. Se faire manger par l'écriture, il n'en était pas question.

Elle se leva et vit la vaisselle, près de l'évier.

Elle se rassît. Se releva. Se rassit. 

Quand ils arrivèrent, elle était assise, affamée, assoiffée, désorientée. 

Prestement, elle se releva et se mit à laver la vaisselle, estomac dans les talons, talons bien plantés dans le sol. 

Elle aurait encore donné le change. 

À qui ? À quoi ? Pourquoi ?

Elle avançait à petits pas. Elle en était déjà à la mi-journée. 

Elle faisait passer le temps, regardant sa mémoire se flétrir. 

Elle avait perdu son temps. 

La mémoire était encore là. 

Pour combien de temps encore ?

Elle aurait patienté jusqu'au soir, dans l'attente de la perte de mémoire.

Elle aurait fini par écrire. Elle ne saurait plus quoi. Elle s'en moquerait. 

Elle pourrait se relire. Ce soir. Demain. Ou dans un an. 

C'était bien commode, l'écriture. 

Ça remplaçait la mémoire perdue. Ça ne la remplaçait pas. Ça la remplissait de fictions invécues. Ça ne remplaçait rien. Elle ne se souvenait jamais de rien. Ça existait. C'est tout. 

(C) Simone Rinzler | 10 novembre 2015 - Tous droits réservés

Écriture de l'amnésie à L'Atelier de L'Espère-Luette