Rechercher dans ce blog

jeudi 12 novembre 2015

5 #AA Anamnèse de l'amnésie : Elle n'aurait rien fait de la journée. Elle aurait eu l'impression de ne rien faire.

5 #AA Anamnèse de l'amnésie : Elle n'aurait rien fait de la journée. Elle aurait eu l'impression de ne rien faire.

12 novembre 2015

Elle n'aurait rien fait de la journée. Elle aurait eu l'impression de ne rien faire. Elle aurait sans avoir l'impression de rien faire. Elle se serait amusée, toute la journée, sans se tourmenter.

Elle en aurait perdu la perte de la perte de mémoire. Elle en aurait enfin terminé avec l'introspection. Elle se serait mise en action. Elle aurait lancé un jeu, comme ça, on the spur of the moment, Plaf !, d'un coup, sans même y penser, sans hésiter, sans se tâter, sans tâtonner.

Elle serait rentrée dans l'ordre de la marche, en ordre de la marche, dans la marche des choses. Elle aurait vécu, se serait amusée. Elle aurait perdu la perte de la perte. Elle n'aurait pas su où elle l'aurait perdu, mais elle l'aurait bel et bien perdu. Pschuuiiiit ! Comme ça ! D'un seul coup d'un seul.

Elle se leva pour fêter cela. Mit la machine à café en route. Elle avait la tête ailleurs. Elle ne savait plus si elle avait mis du sucre dans son café, ou dans son café à lui. Elle hésita. Goûta. Il n'y en avait pas. 

Elle aurait mal touillé le café ? Elle remua la cuillère dans la tasse où le premier café avait déjà coulé. Il était âcre. Elle ne l'avait pas sucré. Elle se souvint pourquoi elle ne l'avait pas sucré. Elle avait reposé le morceaux rectangulaire de sucre roux. Elle voulait goûter le sucre de canne mascobado, un sucre de canne complet, en poudre avec de minuscules morceaux fiables, bon comme un gâteau de miel de canne madéran, un bolo de mel. Elle ne se souvenait plus s'il fallait écrire bolo de ou bolo da. Elle avait appris le portugais en autodidacte, lors de ses voyages dans l'île de Madère qu'elle aimait tant.

Un ucre de canne bobo dont elle n'avait jamais entendu parler avant. Il était bon, à la cuillère. Elle lavait goûté la veille. Bon comme un bolo de mel, sans la cannelle ni les épices et les noix, cependant.

Et dans le café ?

Elle avait encore oublié de boire son café.

Elle se lèverait. Irait prendre sa tasse qui refroidissait. Elle goûterait. Ce ne serait pas bon. Ce serait tiède. Insuffisamment sucré.

Elle s'en moquerait. elle aurait bien joué. elle irait se préparer pour sortir, à moins que la paresse ne la prenne et qu'elle ne décide de rester ici, bien au chaud, à écrire et à vivre, sans en perdre une miette.

Elle n'aimerait pas perdre les miettes. Les morceaux seraient toujours bons. On le lui aurait rappelé si souvent quand elle était enfant. De cela, elle se souvenait bien.

Elle traînerait encore un peu à ne rien faire, à être bien, au chaud, les jambes un peu fraîches. Elle ne se serait pas encore douchée, ni habillée chaudement. Elle commencerait à ressentir le petit refroidissement post-prandial. Elle aurait tant aimé pouvoir faire la sieste. mais quelque chose la tirait ailleurs. Hors d'elle. Ailleurs. Hors de l'isolement. Loin de la solitude ou de la chaleur conjugale. Ailleurs. Elle aurait tant de plaisir à rentrer qu'il lui faudrait bien se décider à sortir comme elle l'avait prévu.

Comme toujours, elle se dirait qu'elle avait bien fait d'avoir fait ce qu'elle avait fait. Elle n'était pas, par nature, femme à se torturer. 

Il lui reviendrait qu'elle aurait perdu la perte. La perte de la perte. Pas la mémoire. Ni la volonté. Ni l'envie de remuer.

Elle délaisserait son café immonde et irait se réchauffer les pieds sous la douche. Elle aurait toujours le temps de voir après.

Elle aurait laissé filé le temps. Elle aurait laissé faire. Elle se serait laissée faire. Elle serait en plein confort, malgré les pieds frais.

© Simone Rinzler | 12 novembre 2015 - Tous droits réservés
[Document de travail. Susceptible de modifications, dont corrections des coquilles, notamment]

Anamnèse du bolo de mel A L'Atelier de L'Espère-Luette