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vendredi 20 novembre 2015

7 ##AA Elle aurait vécu selon son être. Elle aurait été son propremaître. Elle en l'aurait pas su. Elle ne l'aurait pas vu.

7 ##AA Elle aurait vécu selon son être. Elle aurait été son propre maître. Elle ne l'aurait pas su. Elle ne l'aurait pas vu.


16 novembre 2015
Revu le 19 novembre 2015
 
Elle aurait vécu selon son être. Elle aurait été son propre maître. Elle ne l'aurait pas su. Elle ne l'aurait pas vu. Elle s'en serait fichu. Aurait mis son fichu, son mouchoir par là-dessus. Si quelqu'un le lui avait dit, elle n'aurait jamais cru.

Elle aurait toujours cru dépendre de l'Autre, dépendre des autres. Elle n'aurait jamais cru à sa force intérieure. 

Elle se sentait si faible, si vulnérable, si souvent heurtée, par les autres, par le monde. Elle s'en serait fait une seconde nature, de cette fragilité dérangeante, désormais affichée, elle qui l'avait tant cachée.

Elle se savait faible. Elle se savait vulnérable. Elle l'avait enfin admis. Elle ne se prenait plus, à nouveau, pour une SuperFemme

Elle avait assisté à la mort en direct de SuperFemme. Elle aurait cru ne jamais s'en être remise.

Elle était bien plus forte qu'elle ne le croyait. Volontaire et têtue, elle n'en aurait presque toujours fait qu'à sa tête. Elle s'en serait souvent mordu les doigts. 

Aujourd’hui, elle s'admirait. Elle était fière d'elle. 

Elle avait résisté à la meute, à la horde, aux remous collectifs. Elle s'était retirée dans sa grotte, dans sa cave, dans son atelier, se serait donné du bon temps. Elle aurait fêté sobrement la vie qui en elle bougeait, tressaillait, l'envie de rire, de sourire, de câliner, de fellationner son gland unique et préféré sans se laisser pénétrer, pas même par les doigts, ni caresser du bout de la langue. 

Elle avait besoin de rester dans son intériorité. 

Elle pouvait donner. Ne voulait rien recevoir. 

Elle avait tant donné, tant reçu, la veille. 

La vie coulait dans ses veines. Nulle chose n'avait pu tarir sa fontaine, assécher sa tendresse, raboter sa douceur. 

Lente, elle était devenue. Lente et différente de sa différence d'avant. Mais toujours différente. Unique. Singulière. Humaine. Non téléguidable. Réfléchie. Raisonnée. Raisonnable. Ininfluençable. Sauf par sa propre réflexion. Pas dans le cadre de conversations à bâtons rompus. Pas en réponse à un propos entendu. Pas de commentaire hâtif. Elle n'était pas en charge de quoi ou de qui que ce soit d'autre que sa propre personne aujourd'hui. 

C'était son jour. 

A elle. 

Pour elle. 

Dans son atelier de la pensée. 

Elle s'était détendue. S'était instruite aussi. En même temps. Sur un sujet qui l'avait toujours fascinée.

Elle sentit que son esprit mettait en relation des faits qui lui aurait paru éloignés auparavant. 

Elle repensa à ce qui avait été son métier. 

Quelque chose en elle se poursuivait. Sans obligation aucune. Sous un autre mode. Elle s'en réjouissait. 

Elle avait retrouvé une armure, une armature, une colonne vertébrale dressée. Elle ne se sentait plus ployer. 

Elle avait eu la force de suivre son sentiment, de suivre son implication dans ses propres affaires. Les siennes. Les seules qui lui importent. Elle n'irait pas jusqu'à accorder avec "qui lui importassent", "qui lui importeraient", "qui lui importaient". 

Elle ne cherchait que la fluidité. Elle se sentait fluide, légère. Dans le présent de sa pensée. 

Elle n'avait pas subi, du moins pas trop, ni trop longtemps, les influences extérieures. Elle avait fermé les écoutilles, désarmé les toboggans de la rechute programmée. Elle s'en réjouissait. 

Elle pensa à cette belle phrase allemande, si commune, que l'on disait jamais en français, même si une traduction en existait : "Ich bin zufrieden"

Dire "Je suis éjouie" ne fait pas partie de la culture française. Elle ne s'était jamais sentie uniquement française. Elle n'avait pourtant pas d'ancêtre allemand. Mais elle avait aimé la langue allemande.

Ce jour-là, elle avait hésité à se rendre à une lecture à voix haute d'un auteur dont elle avait beaucoup aimé un premier texte publié, Planning".

Elle savait qu'autrefois, elle aurait culpabilisé d'hésiter à s'y rendre. Elle avait toujours envie d'y aller. Comme bien souvent, elle se décida à la dernière minute, au feeling. Elle le lirait, de toutes façons. Le rencontrerait. À nouveau. Un autre jour. Elle lirait Le Carnet Lambert de Pierre Escot.

Elle n'en faisait qu'à sa tête. Elle n'avait plus toute sa tête. Elle avait perdu la mémoire. La mémoire immédiate. Elle se retrouvait de plus en plus souvent à mi-escalier, se demandait ce qu'elle était partie chercher.

Le passé qu'elle avait toujours occulté lui revenait sans arrêt. 


Elle n'était plus présente au présent.

Elle n'était plus très présente au monde. Au monde des vivants, des endeuillés, des attristés, des égayés. Elle retrouvait ce qu'elle n'avait jamais pu retrouver, au fil des ans, elle qui n'avait jamais eu le culte du passé, pas même celui du présent. Toujours prête à aller de l'avant.

Elle était armée d'un solide esprit de contradiction. Elle l'avait travaillé, peaufiné, s'en était parée. Elle l'avait utilisé, y avait pensé. 

Elle avait cultivé le dissensus. Elle n'aimait pas la querelle. Gratuite. Méchante. Si bête. 

Elle ne voulait jamais laisser sombrer son intelligence, la remiser dans le placard.

Elle se gardait des jugements à l'emporte-espèce. Elle n'avait plus d'opinion. 

Un temps, elle se crut devenue indifférente. Elle n'était pas indifférente. Elle se sentait différente. S'était toujours sentie ainsi.

Ce jour, elle était heureuse de sa différence. 

Jamais heureuse en même temps que les autres, ni pour les mêmes choses, ou si peu.

Elles les savaient tristes, ravagés, épuisés. Sa conscience, sa prescience la faisait souvent souffrir et réfléchir seule. Elle se rendit compte qu'elle avait perdu le besoin du réconfort mitoyen. Que seule comptait sa survie. Fille de survivants, elle avait appris, sans le savoir, à survivre, en toute occasion. Elle avait quitté le confort d'un cocon en désagrégation avant d'y périr définitivement. Elle avait une âme de survivant. 

Ce n'était pas une âme. C'était un esprit. Un réflexe. Une nature acquise acquise sur le long terme. Ne jamais se laisser emmerder, inflencer, balloter, au gré du vent qui siffle, des balles qui roulent. Elle avait pris le maquis depuis bien longtemps. Le maquis invisible des survivants. Elle n'avait pas besoin, ni envie de se tenir chaud avec des amis de passage, des écrivains qu'elle aimait bien lire, dans l'esprit desquels elle aimait se fondre, se plonger, penser et repenser le monde, le monde des écrivains qui font "bégayer le langage" comme l'avait joliment écrit son cher Gilles&Co*.

Elle reprendrait la lecture de "Nébuleuses" d'Andréas Becker après la merveilleuse mise en théâtre de et par Brigitte Mougin au Khalife, vendredi 13 novembre dernier. Elle rencontrerait Pierre Escot et le lirait une autre fois. Elle aimait découvrir les livres par la lecture. D'abord. Elle se serait privée de rencontrer des auteurs qu’elle aimait, dont elle admirait le travail sur le langage. 

La distance banlieusarde avait souvent raison de son envie de côtoyer ceux qu'elle aimait côtoyer. Elle se sentait parfois trop isolée. Elle s'en accommodait avec plus ou moins bien de facilité. La perspective de trois heures de transports multiples et de passer à côté de l'autre partie de sa vie qu'elle avait tant négligée autrefois, avait souvent raison de son envie de sortir. 

Il lui arrivait souvent de regretter de ne pas s'être un peu poussée. Mais elle n'oubliait jamais de se souvenir de toutes ces fois où elle s'était trouvée ailleurs, se demandait ce qu'elle fichait là, ailleurs, alors qu'elle aurait pu rester ici. Et cela, elle ne l'oubliait pas. Jamais. 

L'horreur de ce sentiment de se dire qu'on a fait l'effort de se  déplacer et que l'on aurait été mieux ici.

Dans le bonheur de la douce chaleur de la domesticité, de la quotidienneté, de la routine tant aimée. C'est si rassurant, la routine. 

Il lui en fallait assez. Mais point de trop. Elle en revenait toujours au juste bien

Boucles d'or avait beau être symboliquement passée à Boucles d'Argent, elle en revenait toujours là. 

Loin des excès. Cela ne se voyait pas. Cette femme de feu, La Dame En Rouge était une indécrottable femme modérée. 

What a lark! 

Personne n'y croirait. 

Elle y croyait, pourtant. 

Elle ne s'était jamais mise en danger. Elle sortait souvent de sa zone de confort. 

Jamais elle ne se mettait en danger. 

Le danger, elle l'avait toujours rencontré par un hasard malheureux, pas franchement de son fait, sauf peut-être une fois, pour une décision qu'elle n'avait pas prise, du moins pas prise à temps, une non-décision qui lui gâcherait beaucoup de temps, d'énergie, d'assurance, de joie d'être.

Vendredi, elle aurait soufflé un homme sur le stand des Éditions Pierre Luquin au Salon de L'Autre Livre. elle voulait se procurer "Grotte". Elle commença à lire le début. Elle insista pour qu'on ne lui en dise pas plus. Elle ne voulait que ce livre-là. Celui-là qui l'avait intéressé depuis longtemps et qu'elle trouvait enfin sur un étal.

Hier soir, encore, elle encore en "Grotte". Elle continuerait demain.

Elle se prépara et sortit. Elle avait rendez-vous à Paris.

Elle avait bien fait de faire ce qu'elle avait fait. Elle était. Elle.


*Gilles&Co : L'Agencement Collectif D’Énonciation constitué du philosophe Gilles Deleuze et du psychanalyste Félix Guattari.

© Simone Rinzler | 16-19 novembre 2015 - Tous droits réservés.

[Document de travail susceptible de recevoir des modifications, notamment corrections des inévitables coquilles.]

Elle se serait installée, muette, À L'Atelier de L'Espère-Luette