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3/14/2015

#MoocDQ3 0356 Mais, qu’est-ce qu’elle fout, mon auteure, là…

Mais, qu’est-ce qu’elle fout, mon auteure, là, avec ses indications scéniques, là. C’est un roman qu’on écrit, là ! Pas une pièce de théâtre ! 

 

Tu m’excuses, là, mais il va falloir que j’aille voir ça ! Non, mais c’est quoi, ce bintz ? 

Remarque, c’est son livre, après tout. Si elle veut transformer ça en monologue de théâtre, ça la regarde. Mais, ça, au théâtre, ça passera jamais ! Pas assez d’action ! Je vois déjà d’avance le truc bien chiant, bien intello, avec des acteurs cachés dans le noir, de la lumière qui s’allume sur les uns, les autres. Et puis, pourquoi pas un chœur antique, pendant qu’on y est ! 

Tiens, j'l'vois bien, l'truc, là.

[Poursuite jardin éteinte. Noir. Allumage poursuite Cour]

[Entrée du chœur antique. Deux femmes. En toge rouge. L'une après l'autre. La première, flamboyante, dans la force de l'âge. La deuxième, digne, belle, plus âgée.] 

[Ensemble] 

Tu avances,
Tu recules, 

Comment veux-tu,
Comment veux-tu,
Que je t’en 

Tende,
Une,
Ou deux,
                De mes mains,
                                De tes mains,
Secourables,
Misérable Nain ?

Comment veux-tu,
Comment veux-tu,
Que l'on te suive ?

[Première femme]   

« L’homme qui parle avance plus vite que l’homme qui se tait. »

[Deuxième femme] 

« L'homme qui se tait, se tait. »

[Première femme]

« L’homme qui se tait, fait. » 

[Deuxième femme]

« L'homme qui parle, parle. »

[Premiere femme]

« Le dernier qui a parlé a toujours raison. »

[Deuxième femme]

« Tout juste, Auguste. »

[Ensemble, en même temps, leurs paroles se chevauchant]

On se casse.
Cassons-nous.
Ça pue ici.
C'est quoi ç'souk ? 

[Deuxième femme]
« Arrière ! Arrière ! » 

[Deuxième femme, à voix basse]
Derrière, Fifine ! Derrière. On s’casse, j’t’ai dit ! » 

[Le chœur disparaît, à petits pas précipités, parlant de plus en plus loin, de moins en moins audiblement pendant que la poursuite Cour s'éteint progressivement. Noir.]

Oh ! Oh ! C'truc. J'vois d’jà ça !

... 

Non, non, j'ai rien contre les intellectuels ! Ah ! C'est parce que j'ai dit « intello » ! Ah, ça, c'est à cause de mon père. Il supportait pas que je sois sensible. Il ne me trouvait pas assez viril. Pour lui, un homme, ça lisait pas de littérature. Tout juste des revues techniques automobiles. Ah ! Il me l'a assez reproché d'être un petit intello. Sans coeur, il rajoutait tout le temps. Et ma mère, ma mère, elle faisait semblant de l'approuver, mais j'ai toujours senti qu'elle était fière. 

Dis-donc, il commence à se faire tard T'as vu l'heure ? Il est déjà nuit. Tu préfères pas qu’on continue un autre jour ! Là, il y a Françoise qui m’attend et tu sais bien que je n'aime pas la faire attendre. Enfin, tu ne sais pas, mais maintenant tu sais. On ne va tout de même pas rester là à picoler dans la boutique jusqu’à minuit ? 

 

OK. D’accord. Bon, alors, à lundi ! 

Au fait, je ne t’ai même pas demandé ton nom ? C’est pour l'ajouter dans mon carnet d'adresses. Mais... J'l'ai d'jà ton numéro ! C'est toi qui m'as appelé ! Je connais tant de monde. Je ne voudrais pas te perdre au fond de mon phone ! Tu t’vois, perdu au fin fond d’un phone. Prélude à l’après-midi d’un phone. Aphone. Hé, hé, Hé !

 

[Il reste seul dans la boutique, éteint les ordinateurs, vérifie que la caisse a bien été vidée par Sabine avant de partir, baisse le rideau métallique, prend son manteau et sort par la porte du fond.]

Chapitre 2


Tu hésites,
Tu avances,
Tu tempêtes,  

Tu progresses,
Tu engraisses,
Tu dégraisses, 

Tu t'empêtres,
T'es pas prête,
Tu perds la tête. 

T'aurais dû,
T'aurais pu,
T'aurais su, 

Aurais-tu venu ? 

T'es perdu,
Pas connu,
Pas reconnu, 

Serais-tu cocu ? 

Tu t'en fous,
T'en fous pas,
Qu'est-ce tu fous ? 

Là ? 

Tu essaies,
Tu reprends,
Tu t'y tiens, 

Quoi ?  

Tu écris,
Toi aussi,
Aussi toi, 

Et toi. Et toi. Et moi ? 

Tout t'est émoi,
C'est comme toi,
C'est comme moi. 

Et Moi, et moi, et moi ! Tu connais que ça ? 

Tu t'en fiches,
T'as la guigne,
T'as la gaule. 

Ça t'amuse de jouer avec ça ? 

Tu crois pas,
Tu sais pas,
Tu sens pas, 

Tu vois pas qu'on n'aime pas ça ?
Tes gauloiseries, tes facéties. 

Tu t'prends pour qui ?
Pour le Roi,
Pour la Reine ? 

Tu crois pas qu'en fait trop comme ça ! 

Et comment,
Et comment,
Tu vois ça, toi ? 

Tu crois quoi ?   

Tu t'empêtres,
Tu tempêtes
Sous ton crâne. 

Fini tes J'me la pète !
Là, maintenant, tu t'sens bête.
Arrête ! Arrête. 

Ouh là ! Ça va pas moi ! C'est pourtant pas deux petites bières qui m'ont foutu en l'air, tout de même. Ah oui, c'est type, le Benoît, avec son enquête, ses questions, sa préparation d'émission à la con. Il m'a réveillé des souvenirs, ça m'a remué tout ça. D'abord, ce qui s'est passé, là-bas. Et puis, surtout, j'ch'ais pas, c'est comme s'il avait réveillé un gros malaise, qu'il avait remué, fouillé, farfouillé, trifouillé dans la merde, dans la marde, dans la mardre.   

Je m'sens tout chose.  

Il a pourtant pas dit grand-chose. Ça me fait toujours ça, quand je me confie. Ah ! J'ai parlé que de moi, encore ! Si Françoise avait été là, elle m'aurait dit : "Au fait, François, au fait !".

Oui, j'mappelle François et ma femme Françoise. Hmmm, hmm. Je sais ce que vous pensez. Il est un peu faible, avec ses jeux de mots-laids, et « Solange Klein-Lepetit » par-ci, et « Françoise et François » par-là. Mais, je ne vais tout de même pas inventer ça pour vous faire plaisir, ni même pour vous faire rire. Ce sont des choses qui arrivent. Voilà tout. Et même dans les fictions. De toute façon, j'ai carte blanche. La Solange, pour l'instant, elle n'a encore rien dit, c'est donc que ça lui va. 

Allez, on continue ! 

C'est qu'il m'a tout de même dérangé, l'Benoît, là, avec ses questions sur l'atelier "Écrire, c'est vivre". Ça m'a fait comme si j'étais chez le psy. Enfin, c'est de ma faute, hein, j'aurais pas dû m’livrer comme ça. Et p’is, s’livrer, pour un libraire, ça fait pas sérieux. J’regrette toujours après. En général. Les gens ne m’en veulent pas. S'ils restent là, à écouter, c'est bien parce que ça leur plait, qu'ils ont leurs raisons, hein ? On va pas non plus s'interroger sans fin. Mais quand même. 

Je vais voir ça avec Françoise. Je me demande si ce ne serait pas mieux que je mette tout ça par écrit. Mais, c'est que je ne suis pas écrivain, moi. J'ai bien écrit, comme tout les monde, quelques poèmes, et surtout des dissert' en prépa, mais depuis, à part les « relances fournisseurs » et les cartes postales de vacances - oui, moi j'en écris encore - et l'aide aux filles pour leurs devoirs de français quand Françoise n'a pas le temps ou n'est pas là, je ne peux pas dire que j'écrive beaucoup.  

C'est vrai que ça m'aurait plu, quand j'étais jeune. Écrire, ça me paraissait super. Enfin, on devait pas dire « super », ça c'était du temps des filles.Quand je vois certains auteurs qui viennent pour des dédicaces, je me dis que, finalement, j'ai eu beaucoup de chance de rencontrer Françoise et d'avoir arrêté de rêver pour avoir un vrai métier, régulier, une vie de famille, des amis, des copains, des clients. 

C'est vrai que je n'ai pas toujours beaucoup de temps, mais on pourra dire que j'ai eu une belle vie.

Moi, ça ne m'aurait pas réussi d'être écrivain. Ça m'aurait angoissé. Moi, ce dont j'ai besoin, c'est de calme. D'un cadre régulier. Françoise, c'est mon garde-fou. Si je la perdais, je ne sais pas ce que je ferais. 

Voilà que je me mets à soupirer dans la rue, maintenant, et en marchant en même temps ! Et allez ! Allez, dépêche-toi, mon vieux François ! Rentre vite. Rentre vite chez toi. Tu te poses bien trop de questions.

[Il relève le col de sa veste et allonge le pas, sans ralentir, jusque chez lui].

© Simone Rinzler | 13 mars 2014 – Tous droits réservés

Posté le 14 mars sur #MoocDQ3 et FB
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#MoocDQ3 0256 Bon, faut qu'j'vous dise tout de suite, je suis un peu en délicatesse avec mon auteure. La Solange Klein-Lepetit...


Bon, faut qu'j'vous dise tout de suite, je suis un peu en délicatesse avec mon auteure. La Solange Klein-Lepetit, un nom pareil, ça ne s'invente pas !, elle est plutôt du genre frustrée, passive-agressive à la mode des emmerdeuses de Woody Allen. Elle est jamais contente de rien. Et puis, elle a un secret. Un terrible secret. Elle est douée, elle le sait, mais elle n'arrive pas à publier en son nom. Elle a toujours besoin qu'on l'aide. Le genre pas très autonome, tu vois ?   

Oh ! Pardon, je vous ai tutoyé ! 

...  

Bon, ben tant mieux. Ça, l'effet bière, hein. Dès Qu'tu prends une bière avec quelqu'un qu'tu trouves sympa, tu passes tout de suite au tutoiement. Ah ! C'est pas la Lepetit qui ferait ça, avec ses airs de grande dame. 'Tain des fois, on s'demande vraiment pour qui e' s'prend, celle-là ! 

Oh, c'est plutôt le genre brave fille, à la base, mais elle a un tel complexe d'infériorité qu'elle finit par se donner, Oh ! Sans le vouloir !, hein ?, des grands airs, des airs un peu supérieurs. Y'a pas d'quoi. On en parlera quand elle publiera enfin. Enfin. Si jamais elle arrive un jour à publier en son nom. Et là, c'est pas gagné... C'est quelle est têtue, la Solange ! Et qu'elle en fait toujours qu'à sa tête. Alors, c'est sûr, tout ce qu'elle fait, ça lui prend toujours vachement plus de temps que la moyenne. Moi, quand je veux faire un truc, dire un truc, j'y vais pas par quatre chemins. Si i' faut faire, je fais. Si i' faut dire, je dis. Mais gentiment, hein ?, toujours. On n'est pas là pour se faire du mal, hein ? 

Mais ça, pour déléguer, elle s'y connaît, la vache. C'est comme ça qu'elle m'a collé la narration de son roman. Et hop ! J'm'en lave les mains ! Débrouille-toi tout seul, mon p'tit bonhomme ! 

Là, j'l'a connais, elle doit être en train de bouillir, mais elle se retient, parce qu'elle voit que je fais bien le job. C'est pour ça qu'elle m'a choisi. Elle savait que je saurais faire le job. 

Ah ! Ça, pour sûr, c'est une vraie meneuse d'hommes, celle-là ! Elle s'y connaît pour rien foutre ! Elle organise, elle s'entoure des meilleurs (ça, c'est mon petit plaisir gourmand, ma p'tite revanche, mon p'tit sucre d'orge à moi !), elle donne les ordres, distribue le boulot, et après, hop !, elle se tourne les pouces et elle regarde tout son beau petit monde s'agiter, effectuer, réfléchir, mettre tout en place, exactement comme elle le voulait, mais sans jamais s'être donné la peine de mettre la main à la pâte, les mains dans l'cambouis.  

Un jour, tout ça lui retombera p't-êt' su'l'dos, mais en attendant, moi, je l'aime bien. C'est un vrai chef d'orchestre, cette femme-là ! On voit bien qu'elle a pratiqué la musique pendant des années. De la musique d'ensemble, du chant en chorale et en petit chœur. C'est une pro de la collaboration. Et elle finit toujours par s'arranger pour que tout s'arrange bien, que chacun y mette du sien et que ça roule, que ça tourne et que tout le monde soit content. 

Bon, sauf les irréductibles. Les incurables, les increvables empêcheurs de tourner en rond qui nous les brisent menu. 

Oups ! Pardon, je me suis un peu laissé m'emporter... 

Mais c'est ce que j'pense, hein ? T'as des gens, faut toujours qu'i' critiquent tout, i' font rien, mais c'que font les autres, c'est jamais assez bien. Ben, elle, du moment que ça avance, elle est toujours contente. C'est un plaisir de travailler avec cette fille-là ! Quelle femme ! 

Bon, faut qu'j'me calme, sinon ma femme va finir par être jalouse. Mais on peut pas être jalouse de cette nana-là ! Elle est tellement généreuse ! Et puis, elle a son homme. Les autres ne l'intéressent pas. C'que le veut, c'est rendre les gens heureux. Ah ! Elle a dû bien en chier pour rien lâcher comme sur ce terrain ! On sent la fille qu'a une tonne de revanches à prendre sur le passé et même sur hier, sur avant-hier. Elle a dû bien se faire écouiller par sa mère, celle-là, pour être comme ça. Mais elle a sûrement été aimée par son père, et même sa mère, pour arriver à toujours avoir le sourire et l'envie de s'amuser, de faire des choses avec les autres. C'est un drôle de mélange détonnant de manque de confiance et de grande confiance en soi. Elle m'impressionne. Ma femme aussi, d'ailleurs. Elle l'adore ! C'est bien simple, j'ai jamais vu quelqu'un de plus engagé envers les autres. Oh ! Je ne parle pas de son engagement politique. Il est toujours bien là, là aussi, mais c'est surtout son engagement affectif, intellectuel, pour une société plus paisible qui est sa marque de fabrique. Là-dessus, c'est une vraie incorruptible. Elle est capable de lâcher quelque chose qui marche si ça ne correspond pas à ce qu'elle ressent au plus profond d'elle-même. 

Et puis, c'est une amie fidèle. Même quand elle ne donne pas de nouvelles. Elle pense toujours aux gens. Je crois qu'elle ne se rend même pas compte qu'elle est douce. Elle se prend pour une guerrière, même si elle n'y croit plus trop, ces derniers temps, ça doit l'âge.

Elle est toujours là pour désamorcer les conflits quand ils pointent leur nez, ceux-là ! Oh ! Pas grand-chose ! Pas de grandes phrases, comme elle faisait autrefois. Non, juste une petite intervention, calme, au moment où il le faut, quand tout le monde croit avoir dit son dernier mot et que c'est sur le point de partir en sucette, que les esprits s'échauffent. Elle s'éclipse un moment, écoutant toujours, et puis, elle revient, dit quelques mots, reprend, fait remarquer qu'on est bien énervés. Alors bien sûr, ça nous énerve encore un peu plus, hein ?, et là, elle se met à parler, calmement, doucement, sans hausser le ton à la hauteur de nos éructations, il y en a toujours un pour lui dire, très énervé, Non ! Je ne suis pas énervé ! Elle regarde et lui dit, moi que je trouve que pour quelqu'un qui n'est pas énerve, c'est drôlement bien imité. L'autre bougonne. Un autre, se sentant protégé parce que ce n'est pas lui l'accusé se radoucit et de son côté, met de l'eau dans son vin. Et voilà que le premier et les autres, s'il y en a d'autres, baissent insensiblement le ton. Ils baissent le ton, cessent de s'échauffer, la dispute redescend comme elle était montée et finit même par se terminer par un accord, même si quelques bougonnements, nettement moins bruyants, continuent à se faire entendre. Ah ! Elle sait s'y entendre ! Pour nous faire entendre que quand on monte le ton, on ne va nulle part et que c'est mieux quand on se parle et qu'on s'écoute. Même si on a, quand même, nos avis différents. Cette fille-là, elle aurait dû être diplomate. Mais je crois bien que ça ne la tentait pas du tout. Elle n'aime pas être dans les allées du pouvoir. Ce qu'elle aime, c'est être, vraiment, au contact des gens. Pas comme ceux qui le disent mais ont peur des gens. Elle, elle n'a pas peur des gens. Elle les aime. Même avec leurs défauts. Mais elle n'aime pas se faire emmerder pour rien. C'est les seules fois où je l'ai vue se mettre vraiment en colère.

Ah, mais ce n'est pas Mère Térésa non plus. Elle n'aime pas tout le monde. Et puis, elle a ses préférences, ses priorités. Et sa priorité des priorités, c'est d'être heureuse. C'est toujours ça qui l'a bloquée dans son ambition. Elle a toujours voulu rester une fille normale. Même si elle se rend bien compte qu'elle est pas taillée comme tout le monde. Mais elle est comme ça, avec ses contradictions et ses petites névroses, et comme elle dit, Mes névroses, elles me protègent de la schizophrénie et de la paranoïa, Il paraît qu'on peut pas tout avoir ensemble ! Et elle se marre. Elle montre toutes ses dents. Ses yeux se plissent de rire. Et elle renverse la tête en arrière. Elle a un charme fou. Même maintenant qu'elle n'est plus très fraîche ! Elle a une fraîcheur incroyable ! Il y des fois où j'me d'mande comment elle fait pour traverser la vie, les emmerdes, comme ça, sans avoir l'air de rien, comme si rien ne la touchait. Moi, des fois, y'a des trucs qu'elle vit, des trucs qu'elle a vécu, mais ça m'aurait carrément détruit. Ben, non. Elle, elle se relève. Et elle continue.

Bon, j'ai encore dévié. Tu m'excuses ? 

I' fait soif, hein ? 

... 

Allez, j'vais aller nous r'chercher une p'tite bière ! 

[Fondu - Enchaîné] 

Hé, mais c'est qu'il ne se débrouille pas si mal que ça, mon petit libraire ! Un bavard impénitent qui a besoin de se confier et qui ne rechigne pas de boire un bon coup avec des potes, il n'y a pas mieux pour ébruiter des confidences sans en avoir l'air. Mine de rien, il vient déjà de présenter deux de mes personnages principaux. Enfin, ceux du début. Bon, je l'excuse, il s'y prend comme un chef. Je savais que je pouvais lui faire confiance. Ce type, c'est une crème. Je l'adore. Et sa femme aussi. Ce sont des gens géniaux. Elle, elle est instit', professeur des écoles. Il ne l'a pas encore dit, parce qu'il est beaucoup trop bavard et se perd dans ses babillages, mais sa femme est une des premières qui est venue s'inscrire au stage "Écrire, c'est vivre !" C'est une habituée des ateliers d'écriture. Lui, il vend des livres, il regrette de n'avoir pas pu écrire. C'était son rêve. Et c'est sa femme qui s'y est mise. En amateur. Ça lui sert pour améliorer ses cours de français. Elle pratique les techniques d'atelier d'écriture dans ses classes depuis des années, ma Françoise. Une fille vraiment chouette ! Intelligente et tout et tout. C'est un beau couple. Ils s'aiment. Se soutiennent. Ne s'empêchent pas de vivre l'un l'autre. Et pourtant mon libraire, il en a des nœuds dans la tête. Il se croit pragmatique, mais il a dû apprendre sur le tas, à la dure, avec son métier de libraire. Il y a chez lui un fond de mélancolie qui ressort quand il se lâche et se met à trop boire. Là, pour l'instant, ça va. Il est encore sobre. Ce n'est pas avec deux petites bières qu'il va nous faire tout de suite la grande scène du Deux. Mais, si je vois qu'il déborde, je le rattraperai par la manche. C'est tout de même moi l'auteur. 

Quand je pense qu'il s'est débrouillé pour parler de mon nom improbable. Il ne se rend pas compte que c'est lassant à la fin. Mais bon, je ne suis pas là pour le critiquer. J'ai ma devise : 

« Ç'ui qui fait, il fait bien ! » 

Une manière de dire, pour de rire, que les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Tiens, il n'a pas dit que j'avais un problème avec l'argent. Que je m'en foutait complètement. Que rien ni personne ne pouvait m'acheter.  

Ah ! Si ! Un petit peu. Quand il a dit que j'étais une incorruptible. On m'appelle Ness ! Eliott Ness ! Ça, il faudra que je le gomme, sinon, les jeunes lecteurs risquent de ne pas comprendre. Il faudrait que je regarde si la série n'a pas été tournée au cinéma récemment. Sinon, ce sera une référence perdue.

Pas perdue pour tout le monde. Un jour, on pourra dire : Solange Klein-Lepetit est un auteur vieillesse qui a écrit de nombreux albums, textes, chansons et romans pour les seniors. C'est la madone des clubs de loisirs et amitié. J'en connais une qui deviendrait verte. C'est la Simone Rinzler, l'universitaire avec ses grands airs. Ses R de rien du tout, oui. Juste pour ouvrir et fermer son nom. Alors elle, en voilà une qui ne finit jamais rien. Mais alors, jamais rien de rien. Moi, à côté, c'est de la bibine, de la petite bière. Elle, elle est champion du monde ! Dès que quelque chose ne l'amuse plus, que ça devient difficile, qu'il faut vraiment se mettre au boulot, refaire, tout reprendre pour que ce soit parfait, elle cale et elle se trouve des excuses pour tout justifier. Elle a toujours réponse à tout. Ce qu'elle peut être chiante, des fois.

Mais enfin, bon, on n'est pas là pour parler d'elle. J'ai un roman sur le gaz et je ne voudrais pas qu'il déborde.

Déjà qu'on est toujours pas encore dans l'atelier d'écriture. Il va falloir qu'il se décide, Pépère, sinon, moi, j'interviens. On ne peut pas laisser le récit se traîner comme ça. Le lecteur, il veut des descriptions, des lieux, une présentation des personnages. Mais il ne veut pas que ça soit chiant. Il veut que ça bouge, que ça avance, qu'il y ait du corps, de l'épaisseur, quoi !

Bon, moi, je vais me coucher. On va bien voir comment il va s'en sortir. Ce type est incroyable ! Il zigzague, il part dans tous les sens, mais il retombe toujours sur ses pattes. Il n'y a qu'à voir comment il mène sa librairie de main de maître. Avec son air de ne pas y toucher, il n'y a pas à dire, il s'y entend. C'est un vrai chef d'entreprise. Ça m'arrache la bouche d'avoir à le dire, mais, tout de même, dans son genre et dans son métier, qui devient de plus en plus dur, il tient la barre. Sans faillir. Jamais.  

Je me demande bien comment il fait. Il a l'air tellement fragile, prêt à tomber, pas très assuré. Mais, dans sa petite ville, c'est le roi du quartier. Je suis sûre que le primeur, le boucher et le fromager l'envient. Encore que non. La culture, c'est pas leur truc. Ils sont tous dans le mantra du « Respect du produit », tous le petit doigt sur la couture de la ligne économique libérale et de leçon récitée. On respecte le produit, les petits veaux, les potimarrons, la Boule d'Avesne et l'huile d'olive du petit producteur, mais respecter le client, s'y intéresser, aimer les humains, ça, ça ne leur viendrait jamais à l'esprit. Mon libraire, lui, il a autre chose. Quelque chose comme de la classe dans sa dégaine un peu fatiguée. Je ne le connais que depuis quelques années, mais je crois qu'il a dû être assez beau, jeune, quand il était fringant, encore plein d'illusions. On sent le type qui a dû en rabattre sur ses prétentions, qui a morflé dans sa vie, le doux rêveur, le tendre qui a dû avoir bien du mal à trouver sa place dans le monde des adultes et des gens responsables. On sent que le jeune homme sensible est encore là, tout près, presque à la surface. 

Il n'est pas que commerçant. On voit qu'il aime vraiment les gens. Qu'il a cœur à faire ce qu'il fait. Même si ses douleurs de dos et les ennuis d'un commerce lui frippe pas mal les yeux depuis deux ou trois ans. Il est un peu moins séduisant. Mais il est toujours aussi craquant. Il y a quelque chose d'attendrissant chez lui que je ne sais pas vraiment discerner, mais que je sens, confusément. 

Je vous laisse je dois aller me coucher. Il faut être en forme pour rédiger.

[Elle ferme le fichier, éteint la lumière, s'allonge complétement dans le noir, un petit sourire de satisfaction aux lèvres. Le sommeil la prend. Elle s'endort, heureuse, paisible. Rideau.]

[Applaudissements de la salle. Le schéma narratif fonctionne. Ce sera une belle pièce de théâtre. Les répétitions avancent bien.]

© Simone Rinzler | 12 mars 2013 - Tous droits réservés

3/12/2015

#MoocDQ3 0056 "Intention"

#MoocDQ3 "Intention"

Il traîne, dans certains livres de philosophie, l'idée que l'on ne pourrait pas écrire sur le bonheur. Le narrateur de mon roman s'interroge beaucoup trop sur sa vie. L'auteur, de son bel aplomb, croit avoir tout résolu. De l'affrontement entre le narrateur et l'auteur dans le cadre d'un atelier d'écriture lors d'un long stage de vacances naîtront des péripéties narratives telles que la personne en charge de l'atelier d'écriture sera amenée à abandonner la direction de l'atelier au profit d'un stagiaire. Mais quel stagiaire aura la carrure pour reprendre la direction du stage ? La trame narrative n'est pas encore très élaborée. Des personnages sont déjà esquissés. Dans le cadre de cet atelier virtuel, le travail déjà préalablement élaboré sera repris sans être recopié, autant que faire se peut. Le jeu sur la construction en abyme et sur les styles différents mèneront à l'élaboration d'un projet complexe dans lequel le langage et les arts auront un rôle important à jouer. Le projet tentera de mettre en pratique l'expérience de la description du bonheur en essayant de ne tomber ni dans la mièvrerie, ni dans une trop grande abstraction. Il sera question d'aborder la question de ce que j'appelle "L'Amour en Amitié" en appliquant le principe selon lequel "La Littérature Pense" d'après le travail du Professeur Jean-Jacques Lecercle.

© Simone Rinzler | 11 mars 2015 - Tous droits réservés

PS : Il faut lire "mènera" au lieu de "mèneront"

#MoocDQ3 0156 Ouverture...

Je suis libraire. C'est moi que mon auteur à chargé de vous raconter cette histoire. Mais, je n'ai jamais écrit, moi.   

Enfin...  

Bien sur que si, j'ai déjà écrit.   

Je ne suis pas analphabète, tout de même !, tout juste un peu prolixe, j'ai tendance à déborder, à me laisser entraîner, je bavarde, je bavarde. C'est d'ailleurs ce qu'aiment bien les clients chez moi.  De la vivacité, un peu de chaleur humaine, un conseil personnalisé. Je connais tous les noms par cœur. Ils sont heureux que je les reconnais È, que je m'intéresse à eux. Ils aiment bien venir discuter. Ils viennent me demander des conseils de lecture, des conseils de cadeaux. Vous connaissez la profession de libraire ? Non ?  

Je vais vous raconter.   

J'ai fait comme beaucoup de mes confrères et de mes consœurs des études littéraires. J'adore la littérature. Mais, c'est dommage, je n'ai plus trop le temps d'en lire. J'essaie encore, mais je dois les voler sur mes heures de sommeil. Il faut assurer l'avenir de la petite entreprise. Ah ! Mais c'est que... Ça ne se gère pas comme une boucherie ou une mercerie ! Ça touche à l'intellect, à la sensibilité. Remarquez-bien, des merceries, il n'y en a plus beaucoup. Pourtant, les travaux manuels, ça redevient à la mode, mais il y a maintenant des grandes surfaces spécialisées pour ça. Enfin, pour ça aussi.   

Travailler dans une librairie est devenu de plus en plus difficile.  Je ne sais pas si c'est le temps qui passe ou quoi, mais je trouve le métier de plus en plus dur. J'aime toujours. J'aime tant le contact avec les clients. Avec les représentants, cela peut être parfois plus difficiles. Ils ne connaissent pas toujours très bien les spécificités d'une librairie de quartier dans une jolie banlieue parisienne. Nous ne sommes pas à Paris. Ce n'est pas la campagne non plus. Et ici, nous sommes plutôt privilégiés. Il y a de vrais grands lecteurs chez nous, qui lisent de tout, sont curieux des nouveautés comme des classiques. Ceux-là, ce sont les clients les plus intéressants. On se sent utiles avec eux. J'aime passer du temps à discuter avec eux.   

Sauf à la rentrée des classes. Alors là, c'est panique à bord, la boutique est pleine à craquer et dans ces cas-là, je suis obligé de les secouer un peu, en m'excusant gentiment. Mais ils comprennent. Ils sourient, aussi. Quand un client demande une œuvre qu'il ne connaît pas. Il y a des fois où on est presque obligés de se pincer pour ne pas éclater de rire. Mais on n'est pas là pour se moquer des clients, pas vrai ?  

Alors, oui, c'est vrai. Il y a des périodes pénibles. Le prie, c'est au retour des vacances entre la rentrée littéraire et la rentrée des classes. Là, on est tous un peu sous pression. C'est le moins qu'on puisse dire !  

Il faut assurer à la rentrée des classes, mais il y a aussi les fêtes de fin d'année, la fête des pères, un peu moins, la fête des mères, la Saint-Valentin, même, quoique plus rarement, quand même. Les coups de feu sont fréquents,  et là, ça barde, question intensité.   

En plus, chez nous, nous organisons des rencontres avec des auteurs, des séances de présentation d'un auteur avec des dédicaces à la clé. Ça fait vivre la librairie, ça fait vivre le quartier. On est une petite librairie très active de la banlieue parisienne. Une banlieue un peu chic, mais pas trop, classée CSP +. On a beaucoup travaillé à la décoration, on soigne la vitrine, que l'on refait souvent, régulièrement, par thème, par couleurs. Comme nous sommes une librairie généraliste, nous nous devons d'avoir toutes sortes de livres, même de ceux que nous n'aimons pas trop. Mais nous essayons tous de lire autant que nous pouvons. Chacun de nous inscrit ses annotations personnelles sur les livres qui nous ont plu. Ça, vous connaissez ! Personne ne signe, mais quelques habitués ont déjà repéré qui a écrit quoi en déchiffrant nos écritures.   

Le pire de ce métier, c'est la manutention. Les arrivées, les commandes, les retours, autant de cartons à porter, dans un sens, puis dans l'autre. Et c'est d'autant plus pénible que nous n'avons pas le choix de ce qui nous sera livré. Moi, je me prends à rêver qu'un jour, on ne nous prendra plus pour des marchands de yaourts. On n'est pas des supermarchés, quoi, c'est vrai !.Ce métier, on l'a choisi, par goût, on l'aime ! On est fiers d'êtres libraires. On aime les livres.  

Mais depuis quelques années, cela devient difficile de faire vivre une petite librairie généraliste avec une certaine ambition littéraire, tout en sachant que les grands lecteurs se font de plis en plus rares, du moins par ici, ça baisse régulièrement. Les gens ont trop de travail. Et puis, il y a plein d'autres distractions. On vend de plus en plus de bios de gens connus et de moins en moins de romans, de poésie. Le théâtre, n'en parlons, il n'y a quasiment plus que les scolaires qui en achètent. Et puis, aussi, il y a internet qui se développe maintenant. La concurrence sur Internet est ravageuse. Je n'ai pas besoin de vous faire un dessin. Heureusement que l'on conserve encore le prix unique chez nous, sinon, ce serait la fin de tout !

Ah !  Mais, je bavarde, je bavarde, et j'en ai oublié le principal. C'est que vous voyez, je suis tellement content de parler avec vous, vous m'écouter avec tant d'attention que je le laisse aller et j'en ai oublié ce que je devais vous raconter.   

Vous devez bien vous demander par quel hasard c'est moi qui vais vous raconter cette histoire d'atelier d'écriture en province pendant les vacances d'été, en juillet dernier ?

Et bien, c'est très simple. Et c'est en même temps très compliqué. Si vous permettez, je vais faire une petite pause. Vous devez avoir soif. Moi, j'ai une de ces pépies. Faut dire que je parle. Une fois que je suis lancé, c'est dur de m'arrêter.  

Alors, voyons voir ce que j'ai...

Bière, jus d'orange ou eau pétillante ?
C'est ce qu'on sert pour les séances de dédicaces.
....
OK. Une bière ! Ben, moi aussi, je vais prendre une bière !

C'est bien simple. C'est un concours de circonstances incroyable.   

Installez-vous bien. Je vais vous raconter cela. Vous avez bien le temps ?

© Simone Rinzler | 11-12 mars 2015 - Tous droits réservés. 
1er jet non recorrigé, coquilles en prime - Projet MOOC DraftQuest Saison 3

Et si toi aussi, tu t'inscrivais et tu participais à l'écriture du 1er jet d'un roman en deux mois ?

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C'était un conseil de la prévention routinière en résidence à L'Atelier de L'Espère-Luette

3/10/2015

Tu écris moins, plus serré, plus resserré....

Tu écris moins, plus serré, plus resserré. 
Tu travailles à ta remise en forme, quotidienne. Tu ressens quelques douleurs musculaires, jour après jour, qui ne t'inquiètent pas mais que tu dorlotes et que tu supportes pour ne pas lâcher le retour à la vraie vie, la vie complète et profiter de ses petits et grands bonheurs. Tu sens que, mois après mois, ta couvade de retraite s'apaise. Tu apprivoises ta nouvelle vie, tu te crées de petits rituels, toujours involontairement, mais de petits rituels quand même. Tu n'aurais pas appelé cela des rituels quand tu travaillais encore. Tu aurais appelé cela de l'efficacité bien pensée. Tu avais raison. Ce ne sont pas de petits rituels. Tu poursuis un programme de remise en forme dont tu es devenue le seul maître à penser. 

Tu te souviens de ta propre peur de procrastiner lorsque tu avais obtenu une année sabbatique complète pour préparer l'agrégation. Tu avais finis par organiser tes matinées de façon quasi-militaire.

D'abord, relecture du vocabulaire glané la veille en contexte et pris en note sur un grand classeur avec des onglets alphabétiques, les mots nouveaux dans la marge, pour bien repérer rapidement, toutes les définitions de ce mot, oui, toutes, pour véritablement enrichir ton vocabulaire. Enrichir son vocabulaire, tu avais compris que ce n'était pas tant apprendre de nouveaux mots - cela tout le monde le sait et ce n'est pas ce qui fait la différence dans un concours - mais apprendre de nouveaux sens, de nouvelles nuances aux mots que tu connaissais déjà. Tu vérifiais donc, lors de tes lectures tous les mots que tu comprenais à peu près depuis déjà des années, mais dont honnêtement, tu n'étais finalement pas très sûre, pour non seulement en avoir le cœur net, mais surtout pour découvrir ces nuances dont tu sentais que tu les percevais mal. Tu avais aussi vérifié dans le dictionnaire tout français, Le Robert, parfois aussi, mais peut-être moins souvent, dans le dictionnaire tout anglais. Une petite faille dans ton organisation qui a bien dû te coûter quelques places et surtout une meilleure connaissance du vocabulaire de l'anglais, un sens des nuances un peu plus restreint dans cette langue de pays plus ou moins lointains où, par amour, tu avais refusé de séjourner un an complet. 

Plus qu'une femme ambitieuse, tu as toujours su que tu étais une grande amoureuse et que ta réussite passait plus par l'amour que par la réussite. Sociale. S'entend. Même si tu savais, ô combien !, à quel point tu avais besoin de cette revanche sociale à toi imposée, par toi, par ta famille, par ton héritage de guingois. 

Tout concourait à ce que tu concoures dans la catégorie Quête de la Reconnaissance

Mais tu ne pouvais te priver de concourir aussi, secrètement, en ton for intérieur et hors des sphères de ton conscient, à ta quête existentielle, à ta quête d'amour, de chaleur, d'humanité et bien-être partagés. 

Tu as toujours été partageuse de ces bons moments, même si parfois, tes chemins - puisqu'au début ce ne sont jamais des projets - te conduisaient à t'isoler du monde, des autres et de la vie, pour mener ta vie comme tu l'entends. J'aurais dû écrire "comme tu l'entendais", à l'imparfait, pour la concordance des temps, mais non. 

Tu préfères le présent, sa valeur d'actualité dans le présent, mais aussi dans le passé et dans l'"à venir", en deux mots, ce qui va venir, ce qui viendra, et que tu seras prête à accueillir. En linguistique énonciative anglaise, on parle de la valeur générique du présent, sa valeur générale, ce présent qui existait dans le passé, est présent devant nous et nous attend encore. 

Comme dans le présent de "I Have a Dream" de Martin Luther King qui te servait à réviser ou à expliquer aux quelques novices de troisième année de licence les valeurs des temps et des aspects à partir de textes à valeur manifestaire, quand tu rédigeais ton livre sur les manifestes, la parole de revendication, La Parole manifestaire au XXe siècle dans le monde anglophone.

Tu reviens au présent de ton écriture, une écriture que tu veux générique, à portée universelle et non seulement centrée sur ta petite personne. Tu n'es devenue qu'un outil de ton propre projet d'écriture qui a commencé comme bien autre chose qu'un projet littéraire. Un projet de santé, de retour à la vie, de sortie du noir du désespoir. 

Tu n'es pas un outil, mais un point de départ matériel. Il faut bien un point de départ matériel pour une écriture universelle. Partir de la matérialité des choses. Tu n'avais pas d'histoire à raconter. Tu te savais, te croyais incapable d'en inventer. Tu t'es rendue compte que tu n'en étais pas incapable, mais qu'il était encore trop tôt, qu'il fallait que tu fasses tes armes, que tu fasses tes gammes, stylistiques, d'abord, consciemment, puis tes gammes narratives, nettement moins consciemment depuis que tu avais trouvé ton style et ce "Tu" qui te met à distance et que tu utilises toujours dans tes propres cogitations avec toi-même, ce "Tu" qui appelle le lecteur à se reconnaître parfois, puis à se dire, rassuré "Ah ! Non ! Ce n'est pas toi, tu n'es pas aussi..." dingue, stupide, idiote, crétin que ça !, ou qui se sent intimidé de ne pas se trouver aussi clairvoyant, intelligente, douée, pertinent, observateur que l'auteur de ce qui est en train de devenir, sinon un livre, du moins, un récit suivi, avec une continuité, une construction qui apparaît peu à peu, d'un journal de guérison parti d'un journal de dépression. 

[Ton "Tu" te fais penser au "Tu", au "You" de Paul Auster dans un de ses derniers livres, son voyage d'hiver en son corps vieillissant. Tu l'avais oublié, son "Tu", tu l'avais lu en anglais. Il a dû te marquer. Mais tu sais aussi que tu étais partie d'un autre projet oulipien, tu vais inventé, réinventé l'OuGramPo, Ouvroir de Grammaire Potentielle. Mais tu avais abandonné l'idée d'écrire en anglais, puis avec des contraintes grammaticales trop fortes et qui n'es adaptaient qu'assez mal au français. Tu avais préfère te concentrer sur le "Tu". Tu n'y voyais que des bienfaits et une légèreté de contrainte facile à supporter au long cours.]

Tu pourrais pourtant toi aussi t'y mettre, en t'imposant les mêmes critères. Il suffit de toujours commencer petit. Tout petit. D'accepter que même à ton âge, avec ce que tu as vécu, tu peux aussi t'y mettre, petit à petit. De croire aux vertus du travail lent, patient, obstiné, car il possible à tout le monde d'écrire, même avec peu de vocabulaire, même avec peu d'imagination, et même avec peu de volonté. La volonté ne fait rien à l'affaire. Ce qui compte, c'est l'engagement dans la durée, dans le temps, s'imposer de ne pas abandonner, tenter de ne pas ressasser sur les jours où cela ne va pas, ne vient pas, juste écrire que l'on n'a rien à dire peut suffire, mais continuer, coûte que coûte, que cela te coûte ou ne te coûte pas, continuer, continuer à avancer, même dans le brouillard, sans oublier de tâtonner, de soupeser, un peu, beaucoup, parfois, de vérifier que l'on ne sombre pas dans la folie, en se confrontant aux autres - en se confrontant, pas en s'affrontant, car là, bien souvent, on y perds son temps et des dents et pas mal de plumes. Continuer, s'observer en train d'écrire, pas trop, en faisant taire ton critique le plus sévère, celui qui t'a appris à croire que tu ne valais rien, n'étais qu'un bon à rien, une raclure, une chiure, un grosse conne un peu bête, un type qu'en n'a pas, qui n'a rien. 

Tout le monde peut écrire. Tout le monde peut chanter. Et même chanter juste. 

Si cela te plait, te fait envie, cela suffit. 

Si tu n'aimes pas cela, n'en dégoûte pas les autres ! 

Il te suffit d'en avoir l'envie, de t'y mettre, de te lire, te relire, le lendemain, le surlendemain, de laisser, de poser, de te mettre en pause en commençant autre chose, toujours à l'écrit bien sûr. Et parfois, de prendre un peu de distance en te mettant au loin, en changeant quelque chose d'autre dans tes habitudes pour ne pas retomber immédiatement dans tes vieux travers. Juste pour prendre un peu d'air et y revenir. 

Ça te titille, vas-y ! 

Donne-toi les moyens, tous les moyens pour y parvenir. Tu ne deviendras certainement ni Tolstoi, ni Stendhal, ni Hugo, pas moins Paul Auster, J.M. Coetzee, Ken Saro-Wiwa, ni même Percival Everett.

Ce sera mieux. Tu seras toi. 
Toi que tu ne connaissais pas. 
Pas encore. 

[Courte pause]

Tu t'étonneras de ta douceur retrouvée, bien cachée au fin fond de tes luttes pour y arriver, pour survivre, pour t'imposer, quand ce qui compte n'est pas de t'imposer, encore moins de t'imposer l'impossible, mais d'être, simple, heureux, heureuse, en paix. Parce que tu t'es préparée à mener la guerre et a décidé de ne pas mener la guerre qui porte la destruction, la guerre à l'autre, mais la guerre à ce qui, en toi, te détruit, à feu continu.

[Silence]

[Long silence]

Tu t'es évadée de ce dont tu parlais. Tu as digressé vers ce qui te paraissait le plus urgent. Tu devras te relire et choisir si tu veux te laisser aller à cette digression-là, ta manière habituelle d'avancer, jamais en ligne droite, sauf quand tu es enfin prête. Tu sais que tu n'es pas encore tout à fait prête et tu laisses tes digressions te conduire vers ce qui revient au galop, Le Grand Retour du Refoulé, que tu imagines en homme vêtu de noir à cheval sur un paysage grandiose de nature à l'étendue panoramique. 

Zorro ! Zorro ! Zorrooooooooo-ooo-ooo-ooo-oo-o !...

Tu vois que tu viens de contredire ce que tu as ecrit juste avant. Ton écriture s'était resserrée, elle a repris de l'embonpoint. Tu ne savais plus trop quoi écrire depuis quelques temps et postais des textes plus anciens, plus forts que tu n'avais pas souhaité rendre public au moment de la crise, au moment de leur écriture, car tu les trouvais trop personnels. Tu sens qu'ils ne sont pas si personnels.

Tu es redevenue ouvertement didactique, tu fais ta prof, tu te trouve chiante. Mais tu continues à écrire. Ce n'est pas le moment de juger, mais d'écrire. Tu penses que ton style, moins resserré n'a plus d'intérêt. Mais tu laisses faire. Tu sais que c'est de la diversité et du contraste que vient la richesse d'un écrit. Tu ne le sais pas pour sûr. Tu le subodores. Tu en es seulement à la phase d'écriture solitaire. Personne ne lit par-dessus ton épaule quand tu écris. Tu laisses venir. Tes qualités et tes défauts. Ce que tu crois être des qualités et qui sont des défauts et ce que tu crois être des défauts et qui sont peut-être des qualités. Tu ne sais pas. Personne ne peut savoir. Surtout pas toi.

Ni même toi, lectrice, lecteur. 

Te revient, Encore !, Décidément !, Tu retombes vraiment en enfance... - preuve que la crise qui t'a ébranlée était profonde - te revient un proverbe de ton enfance, tu as vraiment été élevée à coups de proverbes et a tout fait pour t'en détacher, aller voir ailleurs si le monde y était (et tu l'as rencontré), te revient le vieil adage que tu trouves enfin sage sur le seuil à peine entrevu de ton jeune vieil âge "Il faut de tout pour faire un monde".

Tu as fui les proverbes, la sagesse populaire. Tu y reviens. Mais tu pressens qu'y revenir n'est pas la même chose qu'y être restée. Tu as fait ton voyage initiatique avant. Soixante ans d'initiation à la liberté de la retraite que tu craignais tant. Tu viens de ressentir, violemment, que ce qui te terrifiait dans la retraite n'était pas l'inactivité, la peur de l'ennui, l'inutilité. Tu viens de faire ta plus belle découverte philosophique de la journée. Tu avais peur de la liberté. Peur de ta liberté. Peur de l'usage de ta liberté. Celle, celui que tu crains le plus n'est pas ta mère, ni ton père, ni ton mari, ni tes enfants, petits-enfants, ni tes amies, tes amis, tes copains, ni même celle qui fut Ta Grande Ennemie. C'était toi. Tu avais peur de toi. Soixante années bientôt pleines à avoir peur de toi. Ta meilleure amie, pourtant, quand tu prends soin de toi. À croire davantage aux autres qu'à toi-même. Tu sais aussi que tu n'en auras jamais complètement fini. Mais tu sens que si tu persistes à bien t'occuper de toi, comme tu t'es occupée des autres, de tant d'autres, tu seras ta meilleure alliée. Tu as fait un sacré bout de chemin.

Tu es rassurée. Tu n'as plus peur. Puisque tu y es. Et que tu t'y entends. Tu t'y écris, même. Tu prends la liberté que tu ne t'étais jamais octroyée auparavant.

La liberté d'écrire.

D'écrire seule.

En ton nom.

Sans garde-fou, ni maître, ni conseiller.

La terre pourrait bien s'écrouler, toi l'ancienne militante, tu t'en moques. Tes colères, tes indignations et tes engagements sont toujours là, identiques. Ton engagement est moins visible, il n'en est pas moins présent. Tu t'es retirée du moteur à fabriquer les grandes peurs. 

Tu viens même d'offrir le mode d'emploi pour aller mieux, s'en sortir. Tu as conscience du message politique révolutionnaire de ta théorie/pratique de la goutte d'eau. Tu fais du porte à porte de bonheur, de petits et de grands bonheurs, tu donnes de l'espoir, tu aides à passer les jours et les nuits de quelques-uns de tes contemporains qui te suivent sur les réseaux sociaux. 

Tu luttes à ta manière, le porte-à-porte virtuel, littéraire, artistique du cœur, de l'humanité, tu fais ton Harvey Milk, tu crées une chaîne de solidarité dans l'humanité, la recherche de l'humain, la compréhension de tes petits travers, tu luttes contre ta haine qui grandissait. 

Harvey Milk était ce militant de la cause homosexuelle qui a permis l'acceptation de l'homosexualité et est devenu le premier maire gay de San Francisco. Tu connais son histoire et sa méthode de militantisme au goutte-à-goutte et de porte en porte grâce au film dans lequel Sean Penn est un radieux et merveilleux acteur. 

Tu as retenu la méthode. Elle t'a marquée. Tu crois au bouche-à-oreille pour faire avancer des initiatives dont la petitesse et la modestie en nombre au départ est comblée par l'enthousiasme communicatif. Mais tu ne veux pas devenir Maire. Juste écrivain. Jusqu'à la fin.

Tu rêves. 

Tu te rêves faisant ce que tu as déjà appelé du Harvey-Milking, quand tu militais encore pour sauver l'université avant d'en sortir, épuisée, humiliée, ravagée.

Tu rêves. You Have a Dream

Tu fais du porte-à-porte de bonheur, car une société heureuse, mais pas soporifiée -  Pas de ça chez moi, bonhomme ! - ne se replie pas sur elle-même. Tu as peur de prendre tes illusions pour des réalités, mais tu crois aux petites chaînes de solidarité. Ton colibri n'est pas à franchement écologiste. Mais tu as toujours eu horreur de gâcher. Tu n'as jamais oublié, ou si peu longtemps, que tu étais et es restée une fille de pauvres. 

Ton colibri est politique. 

Tu sais contre quoi tu resteras en permanence en guerre. 
Celle qu'on appelle La Bête Immonde, Merci, Brecht
Le Diable pour d'autres. 

Tout ce qui tente de te tenter, qui tente de te faire pencher du côté de tes mauvais penchants. Tu sais que tout le monde peut pencher, un jour ou l'autre. Tu le sens. Le pressens. Tu sens qu'il faut ramener l'amour de soi au centre. Ceux qui ont la haine crèvent d'un manque d'amour. Tu tentes de donner ce que tu peux de l'amour de l'humanité. Par la douceur. La réflexion. 

Pas les slogans. Les jugements à l'emporte-pièce. Les fausses vérités assénées, voire démontrées par quelque Raminagrobisse très adroite. 

Tout ce manque d'amour et de commisération pour soi te semble à la source du développement d'une société haineuse qui te fait déprimer depuis, tu le sais, maintenant, depuis les environs de 2006 et 2007. Ta dépression est une dépression sociétale bien plus qu'une dépression liée à ton propre vécu uniquement. Tu n'as cessé de le déclarer à celui qui te confesse dans son cabinet depuis des années et que tu n'as plus eu besoin de revoir depuis que tu as pris ton envol de liberté. Tu penseras à lui envoyer une carte de bonheur, cela fait trois mois au moins que tu dois le faire, mais tu as encore peur que la reprise de liens signe encore ta mauvaise santé. 

Encore une peur que tu devras éradiquer, une superstition personnelle que tu devras terrasser. Il est encore trop tôt. Attends encore un peu. Tu peux encore progresser, t'améliorer, seule, mais toujours bien entourée. Et portée par l'écriture. La réalisation, dans le réel, d'un vieux rêve que tu avais oublié dans l'efficacité des jours et la contrainte du monde du travail, toi, la paresseuse, la bulleuse devenue travailleuse acharnée contre son gré, contre sa volonté, tu viens de sortir de près de cinquante ans de travaux forcés. Tu fais l'expérience de ta liberté adolescente retrouvée. Tu as déjà comparé ta crise de sénescence à la crise d'adolescence. Ce ne sont pas des crises, mais des passages, d'un état à un autre. Tu as retrouvé l'insouciance de ta jeunesse, tu as laissé le fardeau des actifs, des adultes, des hommes et des femmes responsables, in charge, en charge. Tu as apprivoisé ta retraite.

Tu te rêves écrivain. 

Tu écris.

C'est un fait.

Tu ne sais si tu iras jusqu'à publier chez un éditeur.

Ce n'est peut-être pas un hasard si tu n'as jamais pu publier en ton nom seul.

Peut-être que l'inscription dans la trace t'est moins importante que l'inscription dans le bonheur.

Tu n'oublies pas que tu as été professeur et que pour toi, un bon professeur doit avoir la modestie de savoir qu'il peut modifier des vies, sans même le savoir, qu'il est le plus souvent oublié. Tu le disais à tes étudiants. Ce qui te plaisait, c'était de semer. La bonne graine. Pour tous. La graine qui fait des hommes et des femmes heureux, généreux et bons. Tu l'as fait sans besoin de remerciements. Tu ne nies pas que les compliments t'ont touchée, profondément, et t'ont donné encore plus de cœur à l'ouvrage quand tu en as reçus. Mais tu sens que tu ne l'as pas fait pour les compliments, ni même pour la reconnaissance (la recherche, oui, c'était pour cela, mais pas l'enseignement). Tu l'as fait parce que, quand tu fais du bien, tu ressens une chaleur et une douceur qui te fait te sentir bien.

Tu es égoïste.

Une bien belle égoïste.

Et tu t'en vantes, en plus ?

© Simone Rinzler | 10 mars 2015 - Tous droits réservés 

3/04/2015

Tu fais ton pilulier...

Tu fais ton pilulier...

Tu t'arranges pour le faire quand il n'y a personne à la maison. Pour ne pas te tromper. Ce n'est pas toujours le cas. Il t'est arrivé, ces dernières années, d'avoir tant à faire que tu as fini par ne plus le faire quelques jours à l'avance et te retrouver, par deux fois, devant la course aux médicaments "manquant fournisseur". 

Mais ce n'est pas de la glace à la fraise ! 
(Tu n'aimes pas cela d'ailleurs et tu peux d'autant plus t'en passer). 

Ce sont des médicaments au long cours pour des affections pour lesquelles il est très périlleux de dérégler un dosage qui te permet de vivre en équilibre, sans tachycardie, ni brachycardie, sans bouffées de chaleurs, ni frissonnements glaciaires, sans excitation, ni ataraxie, sans dérèglements intestinaux, bref, sans tous les petits et grands emmerdements contradictoires des maladies auto-immunes, ces maladies dites de système, conjugués à une tendance anxieuse et un vieux fond dépressif qui peut pourtant te laisser en paix pendant des années et qui est venu se rappeler à toi ces quelques dernières années où tu avais fini par devenir désespérée.

Voilà maintenant plus de vingt ans que tous les mois, tu fais tes quatre piluliers pour le mois à venir.

C'est devenu un rituel. Involontaire. Tu ne voulais pas que cela devienne un rituel. Mais toute chose que tu fais chaque mois, sans interruption, régulièrement, toutes les quatre semaines depuis plus de vingt années, c'est forcé que ça devienne un rituel, même contre ton gré. 

Tu prépares tout. Sur la table d'abord. 

À gauche, toutes les boîtes de médicaments que tu dois utiliser. 

À droite, toutes celles que tu viens d'utiliser. 

Sur la chaise, à gauche, tu déposeras tous les déchets, boîtes vides, blisters métalliques et plastiques, notices, bouchons et boîtes que tu ne gardes pas. 

Devant, les boîtes plastiques, petites ou grandes, solides, hermétiques, vides, que tu garderas pour y ranger des clous, des vis, des babioles, et même des bouchons d'oreille pour voyager, supporter des concerts trop bruyants, entendre mieux dans un bruit ambiant, parfois quelques comprimés supplémentaires en cas de besoin. 

Juste devant toi, les quatre semainiers d'une couleur différente. Un bleu, un jaune, un blanc transparent et un orange. Pour savoir où tu en es de ton traitement. 

Tes semaines sont rythmées par ces couleurs qui s'enchaînent. 

Depuis quelques mois, tu ne respectes plus le code couleur. L'ordre n'a plus d'importance. Tu ne travailles plus, tu as davantage le temps de faire attention. Tu peux contrôler ce qui t'est vital un peu plus régulièrement. 

Tu ne ressens plus l'obligation d'une organisation quasi militaire. Tu te souviens que tu es fille de fille de militaire, elle-même fille de fille de militaire. La lignée maternelle t'a imposé l'organisation militaire des hommes de ta famille. Tu n'y penses même plus. Tu ne saurais pas vivre sans organisation. Tu serais perdue. Tu n'aurais jamais rien foutu.

L'intérêt de savoir s'organiser, sans avoir même à y penser, c'est que tu y penses une fois, une bonne fois pour toutes, sauf si tu te rends compte qu'il faut apporter des modifications pour que cela soit plus rapide, plus pratique, plus efficace, pour y penser encore moins, ne pas se vivre comme malade. C'est peut-être pour cela que tu as toujours fait beaucoup plus de choses et vécu infiniment plus d'expériences que la moyenne des gens. Mais là aussi, tu peux te tromper.

Tu es organisée comme si tu devais mener un jour une guerre sur le terrain. 

Tu ne savais même pas que tu étais tout le temps prête à la guerre.

Tu fais juste comme on t'a appris à faire. C'est devenu comme une seconde nature. 

Tu n'y penses même plus. 

Surtout maintenant que tu ne travailles plus. Ton problème serait plutôt "Que faire maintenant de tout ce temps dégagé ?". 

Mais tu as trouvé. 

Tu as le temps d'écrire, puisque tu ne passes pas ton temps à chercher ou à organiser des choses. Voilà peut-être pourquoi il faut apprendre l'organisation aux enfants quand ils sont tous petits, pas comme un truc obligatoire, mais chaque fois que tu leur apprends quelque chose, tu ranges toujours au fur et à mesure et tu exiges qu'ils le fassent eux aussi. 

Une chose qui n'est pas rangée est une chose perdue chez quelqu'un qui, comme toi, a vécu sous l'impératif catégorique de guerre : 

"Chaque chose à sa place et une chose à chaque place". 

Au moment d'écrire, un doute orthographique te vient à l'esprit : "À sa place" ? Avec un  "à accent grave" ? À moins que ce n'ait été un "a" sans accent, du verbe "avoir", comme un constat d'appartenance : "Chaque chose a sa place", sous-entendu, "là où elle doit être mise, être placée et replacée après utilisation" ?

C'est un précepte oral. Tu n'as jamais réfléchi à son orthographe ni à sa grammaire. Tu as toujours pensé cela en termes d'état de fait. 

À bien y réfléchir, en linguiste, ce ne peut être écrit qu'avec un à avec accent grave : la deuxième partie "et une chose à chaque place" en comporte un aussi. Les sentences et maximes privilégient la symétrie grammaticale. Pas de verbe avoir, pas de a sans accent, donc.

Ce précepte maternel, c'est comme un proverbe, une maxime cardinale qui t'accompagne depuis toujours, plus ou moins à ton insu : 

Chaque chose à sa place".

Cela doit être comme cela, il faut qu'il en soit ainsi.

Ainsi-soit-il. 

Amen.

Pour ce qui est de la deuxième partie, "une chose à chaque place", là, tu as fait ta rebelle.

Ou tu as tiré parti des enseignements paternels silencieux. On peut entasser.

Et des dégoûts maternels aussi. Il fallait qu'il y ait de la vie dans la maison. La salle à manger ne devait pas ressembler à celle un marchand de meubles, vide, sans vie. 

De ce côté-là, te voici protégée. 

Tu as d'ailleurs conservé la même petite manie, partagée à des degrés divers avec celui qui accompagne ta vie. Si l'organisation est ton fort, tu es une redoutable organisatrice, ou plutôt, tu l'étais, tu as quand même quelques réticences et es un peu en délicatesse avec l'ordre. À tous les sens du terme.

L'organisation personnelle, oui, l'ordre, euh...

Tu verras cela un autre jour.

"Demain est un autre jour" à aussi accompagné ta jeunesse.

Tu n'es pas obligée de tout dire ici aujourd'hui. "Gardes-en pour demain !"

Oui... Ça aussi.

"Eh ! Mais que voilà un bel agencement épicuro-spinozien !, penses-tu d'un coup. Ne pas se goinfrer, le véritable épicurisme et privilégier les affects joyeux de ton cher Spinoza. 

La philosophie te manquerait-elle ?

Oui.

Et non.

Elle ne t'a plus jamais quittée depuis que... 

Elle fait partie de ton projet littéraire, en sous-main, en sous-marin, en catimini, en tout petit mimi. Tu sais que "La Littérature Pense". Cela tombe bien. Toi aussi. C'est cette littérature-là que tu veux écrire.

Une littérature qui pense, qui pense le monde, le langage et les humains, à partir de petit faits, tous petits, aux grands effets.

Que ne ferais-tu dire au remplissage d'un pilulier ?


© Simone Rinzler | 10 février 2015 - remanié le 5 mars 2015 - Tous droits réservés