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5/05/2015

#MoocDQ3 4156 20150504 Bon, on reprend maintenant ? (c'est un peu long comme prologue. On dirait Tristram Shandy)...

Bon, on reprend maintenant ? (c'est un peu long comme prologue. On dirait Tristram Shandy).

Bon, on reprend maintenant ? (c'est un peu long comme prologue. On dirait Tristram Shandy). Allez, je me concentre. Je ne voudrais pas faire mon narrateur à la Rushdie. On se croirait dans Les Enfants de minuit.
Je reviens à l'écriture. La prétendue scriptothérapie de la chercheuse d'hier soir.

Mais, mon pauvre ami, écrire est une pathologie. Une pathologie grave, même. C'est une addiction terrible. Une fois que tu y as pris goût, tu ne peux plus t'en passer. Tu préfères écrire que vivre. Tu ne vis plus que pour cela. Plus rien d'autre ne t'intéresse. Le reste peut bien crever la gueule ouverte, tu t'en fous, toi, du moment que rien ne t'empêche d'écrire. Ou de réfléchir à ce que tu vas écrire. Ou de relire ce que tu as écrit, jusqu'à ce que ça te plaise et que tu sois prêt à le faire lire. Tu as l'écriture dans la peau. Une fois que tu as commencé, tu ne peux plus t'arrêter. C'est comme faire l'amour. Une fois que tu as commencé, tu ne peux plus t'arrêter. Tu veux recommencer, encore et encore. Sans arrêt. Enfin, là, j'exagère un peu. Il faut bien s'arrêter un peu, aller travailler, faire ses courses, ses papiers, ses démarches, son sport, voir du monde, des amis. Tu ne peux pas faire l'amour tout le temps. Ça t'épuiserait un tel marathon sexuel. Faudrait tout de même voir à ne pas se vanter, à ne pas exagérer. Mais tout de même, une fois que t'as commencé à faire l'amour, tu n'envisages plus jamais d'arrêter. C'est trop bon. Ben, écrire, c'est pareil. Une fois que tu sais comme c'est bon, tu te demandes comment tu as pu vivre sans, avant. Bah, t'as bien eu des petites expériences infantiles ou adolescentes, mais on t'a vite fait comprendre qu'écrire n'est pas un métier respectable. Un peu comme pute ou maquereau. Alors tu as fait des études pour avoir un métier respectable. Un métier bien pour une femme / un métier bien pour un homme (biffer la mention inutile). Un métier sûr. Un vrai métier. Avec un vrai savoir-faire, une vraie utilité. Un truc utile à la société, quoi. Un métier stable, fiable. Un métier respectable. Un métier honnête. Un métier de fils ou de fille de braves gens qui se sont toujours démerdés tous seuls, sans chouiner, sans jamais se plaindre, trimant dur pour ramener le pain, le bifteck et la salade à la maison. Pas un métier de va-nu-pieds. Pas un métier de con. Ni un métier à la con. Un métier dont les parents pourront être tous fiers en disant Mon fils est ................ (remplir les pointillés, SVP), Ma fille est ............. (remplir les pointillés, SVP). Un vrai métier, quoi. Pas saltimbanque, clown, danseur de claquettes, entarteur patenté ou écrivain.
Bon, alors, il va falloir que je choisisse mon nom. Mon nom de plume, comme on dit en anglais dans le texte. Il va donc me falloir procéder à la première étape. Trouver le nom sous lequel je vais publier. Allez ! Foin de tergiversations ! Action !

Le choix du nom d'auteur

Le choix d'un nom d'auteur est une aventure toute particulière. Pour s'éloigner au maximum de l'autobiographie et s'approcher au plus près de la fiction (si tant est que la fiction soit si loin du réel qu'elle ne puisse présenter la vérité du réel), on peut choisir de taper très loin de son nom. Mais on sait que l'inconscient joue des tours à l'écrivain et que plus on cherchera à s'éloigner de son nom, plus on sera le jouet de forces inconnues de soi. Le nom ainsi choisi risque de devenir bien trop facilement déchiffrable par ceux dont l'auteur voulait éviter d'être reconnu. Accessoirement, ce pseudonyme, aussi savamment inventé qu'il se doit, ou plutôt se devrait, sera décrypté avec une aisance confondante par quelque autre importun - auquel l'auteur n'avait même pas pensé - entraînant, par une succession de réactions en chaînes inédites, d'autres mésaventures imprévues, plus graves que celles craintes par l'auteur dans la quête d'une couverture patronymique. Fort logiquement, un nom d'auteur ne saurait être trop proche de l'état civil exact de l'auteur si ce dernier répugne à publier sous son nom, pour quelque évidente ou obscure raison que ce soit.
La question du patronyme n'est d'ailleurs pas la plus cruciale. Le choix du hasard pour la première lettre, puis du hasard du nom de famille dans un vieil annuaire papier reste encore le moyen le plus sûr de s'éviter le tracas d'un choix qui retarderait la mise en œuvre du grand œuvre rêvé. Il ne faut trouver qu’un vieil annuaire papier ou se rendre sur des réseaux sociaux.
Le patronyme est arbitraire. Un être tout neuf naît dans une famille - ou non-famille - donnée, par le hasard d'une rencontre de gonades, au gré d'une vélocité spermatozoïdienne fortuite. Le nom du Père ou de la Mère ne fait (encore) rien à l'affaire. Du moins, tant que cet être tout neuf n'est pas encore né, et surtout pas encore fantasmé dans l'esprit de sa mère, de son père, ni celui de ses grands-parents ma-ou-paternels et encore moins de la femme du boucher de Jean-Jacques.
Le choix du prénom est autrement plus significatif. À moins de choisir un prénom à l'ambiguïté genrée (Dominique est l'idéal, clairement plus ambisexe que Camille, plus rarement masculin, et Claude, nettement moins féminin), se pose déjà vraiment la question de l'identité de l'auteur dans ce qu'il y a de plus discriminant, bien au-delà de l'origine des patronymes. Prénom féminin ou masculin ? Tout se joue déjà là. Le lecteur, tout comme la lectrice, se fera une représentation différente de l'auteur et y encodera dès à présent, et totalement à son insu, tous les clichés et poncifs les plus stupides et éculés, même, je dis bien même, s'il ou elle est un intellectuel critique affûté.
Le livre est-il écrit par un homme ou une femme ? Dès que tout doute est levé, le lecteur, qui est aussi la lectrice, dépose les armes, repose ses méninges et se repose sur son système limbique. La lecture est déjà biaisée. Ne sera un tour de force littéraire que l'écriture de la vie psychique d'une femme de la part d'un homme. Le contraire ne sera pas perçu comme la copie de la littérature classique écrite par de vieux mâles blancs occidentaux, Old White Males, comme on le dit en anglais dans le cadre des études postcoloniales.
D'où l'intérêt, pour nos futurs écrivains, écrivains amateurs et écrivains en formation de bien choisir un nom de plume s'ils ne peuvent se résoudre à prétendre un jour publier sous leur nom.

Le choix du sexe du narrateur

Le narrateur n'est pas nécessairement genré. En français de tous les jours, cela signifie qu'il n'est pas indispensable que le narrateur soit clairement identifié ou identifiable comme un homme ou une femme. Le choix du sexe du narrateur n'est en rien une obligation. Je puis ainsi continuer à jouer, sinon sur l'ambiguïté, du moins sur l'indétermination. Mais cette absence de choix peut modifier du tout au tout la lecture du roman. Pour un roman qui se présente comme une autobiographie fictive sous le sous-titre d'autographie intellectuelle à la première personne, le choix

Non, mais c'est pas fini, là ?

Non, mais c'est pas fini, là ?
- Mais putain d'merde, chier ! T'en n'as pas marre d'nous faire chier comme ça, à pérorer, et gna-gna-gna, et gnan-gnan-gnan. Ça va pas finir, ces conneries, oui ? Non, mais, tu t'es vue ? Tu t'es vue, là ! T'essaie d'nous faire ton cirque, genre ch'uis cultivée, ch'uis une fille bien. Tu vois pas qu'tu nous gonf', là ? Tu vois pas, ça ? Ça passe pas dans ta petite tête d'universitaire de mon cul ! Mais, on s'en fout d'tes précautions oratoires, de tout ton savoir, de ta trouille de publier en ton nom, de ta trouille d'écrire en ton nom. De tes p'tites névroses de pauvre petite fille vieille et de toutes tes jérémiades que tu n'oses pas écrire de peur pour ta réputation, pour ta famille, tes amis. Tu vois pas qu'tu nous emmerdes. Y va pas enfin commencer, ton roman, ton écrit, ton putain d'récit machin-truc, là ? Tu vas nous faire perdre not'temps encore longtemps ? Tu vois pas qu't'arrives pas à décoller ?
Elle pensait que si. Elle le savait bien. Elle le voyait bien. Elle le sentait bien. Lucide. Cruellement lucide. Elle voyait tout ce qui bloquait. Elle savait ce qui bloquait. Elle n'avait vraiment jamais osé.
Comment ça, je n'ai jamais osé ! Mais je n'ai fait que cela ! Toute ma vie ! Oser. Oser. Oser.
Oser pour ne pas crever. Dire pour ne pas se taire. Dire pour exister. Écrire pour exister. Chanter pour exister. Oser pour exister. Oser exister. Passer des concours, des diplômes, écrire une thèse, puis un livre pour l'Habilitation à Diriger des Recherches, publier des articles de linguistique anglaise, de stylistique anglaise, de philosophie du langage. Écrire et lire à en perdre le sommeil, le boire et le manger, à en perdre même le rire et le baiser. Devenir la cheville ouvrière d'une société savante. S'y investir à fond pendant des années. Lire, corriger, évaluer, publier les autres, les mettre en valeur. Enseigner avec l'idée républicaine que l'enseignant doit garder toute la modestie nécessaire devant la réussite de ses élèves, de ses étudiants. Enseigner, ne penser qu'à cela. Penser à ses cours. Chercher sans arrêt, dimanches inclus, year in, year out, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les textes pertinents pour le programme, les textes et les idées intéressants pour les étudiants, pour que, même si le cours au programme n'est pas leur tasse de thé, tu saches qu'ils n'ont pas perdu leur temps, que tu leur auras été utile, et que même s'ils t'oublient un jour - car ils t'oublieront, sur la quantité, forcément, ils t'auront presque tous oubliée - tu sauras que tu auras fait partie de l'agencement collectif d'énonciation à la source de leur émancipation, de leur grandissement vers l'âge d'adulte et vers leur futur de citoyens responsables et de gens bien. Mais tu te caches. Derrière ta modestie, ta fausse modestie d'ambitieuse féroce. Tu ne veux pas être rien. Tu crèves de l'humiliation d'être prise pour une moins que rien. Tu renies en partie tes origines, les deux, la « bonne » et la « mauvaise ». Elles sont interchangeables dans cette qualification méliorative ou péjorative selon le lieu où tu te trouves, le milieu que tu fréquentes et aucune n'est en réalité ni la bonne, ni la mauvaise. Tu es juste prise entre deux feux, deux cultures, deux religions et surtout, surtout, deux milieux sociaux et tu bricoles ton identité de fille d'un mariage mixte forcé par la grossesse imprévue de ta mère, fille de Commandant décoré de la Légion d'Honneur, de la Croix de Guerre et de la Croix d'Afrique, qui a « fauté », par amour, avec un petit Juif obèse, fils de tailleur, enfant de parents émigrés d'Europe Centrale, Hongrois, Roumains, Polonais… Les frontières ont tant changé qu'on n’a jamais su le dire vraiment, on taisait tout. La famille de ton père, incroyable, n'est-ce pas ?, semblait être la seule à n'avoir perdu ni famille ni ami pendant la guerre, alors que ta mère, enfant, avait atrocement souffert de l'Exode. Va comprendre, quand on ne te dit pas tout, qu'on ne te dit jamais trop rien, qu'on élude tes questions, ou quand on t'abreuve de souvenirs que l'on te somme de te souvenir au point où tu as deux mémoires, la tienne, et celle que l'on n'a cessé de t'imposer...

Tu te fabriques une persona respectable. Tu en crèves de ne pas avoir eu la reconnaissance que tu méritais. Tu paies ta timidité, ta pétoche, ta peur de ne pas savoir t'imposer, tes manières de trop t'imposer, surjouant la fille à l'aise, bien partout, la fille tout terrain, alors que plus tu avances, de mois en mois d'abord, puis d'années en années, plus tu as le sentiment que tu régresses, que tu es de moins en moins à l'aise, que tu es corsetée, engoncée, révoltée.
Rejette ta fidélité à un système que tu as aimé, aimé d'amour, d'amour passionné, d'amour fou. Divorce. Divorce de la faculté, comme tu as divorcé du mari qui te trompait, te bafouait, te bouffait ton énergie, te minorait, te minait et ne te méritait pas.
Divorce. Casse-toi.
Accepte que l'histoire d'amour est terminée et que depuis plus de trois ans, tu faisais semblant. Tu n'y croyais plus. Tu n'avais plus envie. Accepte que depuis un an, tu t'es enfin mise à écrire, que c'est cela que tu veux faire maintenant. Ne t'enfonce pas dans la dépression, enfin pas davantage, à essayer de croire encore aux fables que toi seule te racontes à propos de ton boulot. Tu en as marre. Tu n'en peux plus. Tu as craqué. N'as pas fini la fin de l'année universitaire. Cinq semaines de congés en mai-juin. N'as pas pu partir en vacances cet été-là tellement tu étais mal. N'as pas repris pour la rentrée, même pour quelques examens qui normalement, auraient dû, auraient pu être envoyés, expédiés rapidement, tu n'avais exceptionnellement presque rien cette année en septembre. Tu as demandé un Congé de Longue Maladie (CLM). Et tu es tellement mal, tellement névrosée, nécrosée par ton éducation de petite fille bien sage, que tu préfères crever à petit feu, enfin, ici, plutôt à gros bouillons, te jouer la fille cool qui profite de la vie alors que tu en crèves de ne plus avoir de statut. De statut enviable, I mean. Tu es passée de l'autre côté. Du côté de la précarité. De la précarité en matière de santé. Du côté de la vulnérabilité. Tu vas vivre les 9 mois qui viennent à attendre une retraite que tu as crainte toute ta vie, que tu as voulu mater en voulant devenir Professeur des Universités pour pouvoir continuer à exister socialement, à travailler, à t'occuper, à lutter contre ta peur du vide, ta peur de la mort. Tu as été conditionnée à travailler. Femme de devoir d'une longue lignée de femmes de devoir, tu es le contraire de ce que tu crois. Tu te vois courageuse, sérieuse, fidèle, aimable, mais tu te leurres. Tu es lâche. Tu es paresseuse. Tu es minable. Tu n'oses pas faire ce que tu veux par peur d'offenser, de ne pas plaire aux autres, de ne pas assez prendre en compte la sensibilité des autres. Ton empathie pour l'autre te ligote. Tu as toujours refusé l'égoïsme chez les autres. Pourtant. Tu te sais narcissique. Tu sais qu'on le dit de toi. Alors ? Tu as peur de quoi ? De vivre ? Encore une fois. Allez, ma fille, prend ton courage à deux mains, et, une fois encore, accepté de divorcer.
Divorce de l'université. Divorce de l'Éducation Nationale. Sors de l'école. Il est temps. Tu as tout juste 59 ans.
Il est temps de quitter l'école. De faire ta vie ailleurs, comme tout le monde. Et peut-être, comme toujours, tu souris déjà rien que d'y penser, pas vraiment tout à fait comme tout le monde, pas tout à fait comme les autres. Tu n'es pas seule. Ton Milou, tes filles te soutiennent, t'aiment et tu les aimes. Ton fils aussi, sûrement, t'aime, mais tu sais que tu ne peux rien faire pour sa douleur. Tu es une écorchée de la vie, mais tu as toujours fait plus que survivre. Ce n'est qu'une dépression de plus. Là, il est temps d'agir. Écris. Écris ce texte, ce grand cri. Vis.
Action !
Le plus simple est d'y aller carrément, franchement, sans détour.
Ah ! C'est mal parti là... Trois qualificatifs pour dire qu'on y va, c'est largement trop.
Abrège.

Au fait !

C’est bon. J’y vais.

© Simone Rinzler | dernier trimestre 2013 - 4 mai 2015 - Tous droits réservés

Ça dépote à L'Atelier de L'Espère-Luette

5/04/2015

#MoocDQ3 4056 20150504 Prologue de l’auteur-narrateur...

Prologue de l’auteur-narrateur

Non, je ne peux pas. Je ne peux pas écrire en mon nom. Je ne peux pas écrire sous mon nom. Ce n'est pas possible. Cela mettrait en péril... Quoi ? Je ne sais pas. L'ordonnancement du monde désordonné, la stabilité de mon instable famille, l'inharmonieuse harmonie de mon lieu de travail ? Quoi ? Pire encore ? Tu veux dire que ça bousillerait ma santé mentale ? Tu veux dire ma santé mentale actuelle ? Ah, alors. Tu veux dire que ça la remettrait à l'endroit ? Que je ne me sentirais plus au bord de la folie ?
Ah ! Je vois. Tu fais partie de ceux qui croient qu'écrire, c'est se guérir de la vie. Que c'est une thérapie. J'ai connu un chercheur en sciences humaines qui avait développé cette idée. Ça ne lui a guère réussi au bout du compte. Il est des milieux où toute part de vérité n'est pas bonne à dire, et encore moins à écrire. Et quand je dis, quand j'écris, « Il est des milieux », c'est parce que je ne connais que le monde dans lequel je gravite, le monde littéraire.

Je suis libraire. Je lis. Je lis tout l'été. Je vends des livres. Je rêve de clients passionnés. Par la lecture , par l’écriture. Mais je n'en rencontre que bien trop peu. Je vends beaucoup de livres scolaires, de livres au programme que leurs lecteurs n'auront pas envie de lire, précisément parce qu'ils sont au programme. Mon monde, le monde que j'aime est en train de s'engloutir et moi avec, moi en premier, moi en prime. Je vends des livres-cadeaux qui ne seront jamais lus, car celui qui les achète suit son goût, ou ce qu'il croit être le goût de celui pour qui il fait ce cadeau. Offrir un livre quand on n'est pas lecteur, non, mais quel tracas. Alors, on se repose sur les conseils du libraire. Qui vous questionne. Mais jamais rien ne va. Je ne parle pas de ceux qui font ça à la va-vite, comme un pensum. Non. De ceux qui veulent faire plaisir. Souvent un cadeau pour les tantes, les mères, les vieilles dames respectées, mais craintes, quoiqu’aimées. C'est bien connu, on dit que ce sont les femmes qui lisent.
Parfois, un cadeau pour le père, le grand-père.

Mais, ceux qui lisent, on ne les connaît jamais vraiment très bien, pas vrai ? Leurs livres sont plus importants que vos vies, pas ? Ont-ils jamais parlé de leur joie de lire, de leur jouissance à s'extraire du monde, à s'isoler partout. Dans le silence, au milieu du bruit, dans leur bureau.

Je suis libraire. Je n'ai pas le temps de lire. Je n'ai plus le temps de lire. Je vends des livres scolaires, des livres-cadeaux, des bouses et des moins bouses, à la mode ou pas, des classiques qui resteront, non lus, sur quelque table de salon, jusqu'au prochain grand rangement, quand le soi-disant lecteur se rendra compte que sa décision de se mettre à lire ne tient pas la route, qu'il n'en a pas le temps. Pas le temps. Pas l'envie.
Alors, je porte des cartons. À la pelle, à la palette, par dizaine, par douzaine, par grosses, aurait-on dit autrefois, dès fin août-début septembre.

Mon dos est en compote, mon âme, plus jamais ne dépote.

La déception me gagne. On ne lit plus que des produits, des objets de consommation courante, du rêve de marketing dont l'obsolescence est aussi programmée que celle d'une cafetière, des livres à lire qui ne seront pas lus, par manque de temps, par manque d'envie. Non, qui ne seront pas lus par manque de talent des auteurs en nombre grandissant, par manque de travail d'éditeurs avides de rentabiliser leur affaire, il faut bien vivre, par manque d'imagination des maquettistes qui copient la frénésie des couvertures choc et multiples du monde anglo-saxon. Le livre est un yaourt. C'est l'habillage qui compte, qui retient le futur would-be lecteur. Le lecteur qui voudrait bien être lecteur, se rêve lecteur, achète en lecteur qui se rêve lecteur, lecteur en herbe, mais ne lit pas.

La profession est désabusée, usée, à la peine et en peine. Face à la panne de désir d'une société que la modernité, la postmodernité, le capitalisme financier ont brisé l’élan des amoureux de la lecture, des aristocrates du lire plutôt que rire.

Je me rêvais élève de l'École Normale Supérieure, faisant partie de la cohorte de l'élite de la Nation. Enfant de pauvre, je n'avais pas les clés. Pas d'École Normale Supérieure pour moi. J'ai maintes fois préparé l'Agrégation de Lettres Modernes. N'ai jamais réussi à aller jusqu'au bout. De petits boulots de scribe en petits boulots de bureau, en Bartleby inassouvi, je montrais au monde mon peu d'ambition. Quelque chose en moi se dérobait au succès.

Au hasard des entretiens d'embauche, j'ai débuté dans une petite librairie. Le patron, un type sympa, a tout de suite aimé ma disponibilité, ma gentillesse, mes qualités humaines et littéraires. Sous son aile, mi-paternaliste, mi-idéaliste, j'ai grandi, prospéré. C'était sans compter l'écroulement prochain, probable du marché du livre. Sans en être propriétaire, je suis l'âme de cette librairie. Sans capital, je suis comme la coiffeuse d'à côté, super douée, qui rêve un jour d'avoir son propre salon. Mais elle n'a pas le Brevet, que son C.A.P. Elle sait que son rêve est impossible.

Moi, je me rêve libraire. Libraire dans ma librairie. Libraire dans un beau quartier. Enfin. Un beau quartier, c'est un bon quartier, pour un libraire. Un quartier CSP+. Un quartier où existe la culture du livre. Ou une bonne banlieue. Une banlieue CSP+ aussi. Quand le chaland ne chalande pas, et que je ne prépare pas Noël ou la Fête des Mères, je rêve ma vie. Et je me rêve, je me rêve... Pour un peu, si je me laissais aller, ou si quelque cliente indécise ne venait pas commander un livre qui n'existe pas, je me rêverais même écrivain. Et je pratiquerais cette idée saugrenue de scriptothérapie. Et je me guérirais de mes rêves en écrivant. Et je me...

Hélas, je ne suis que le narrateur de ce récit. Ce récit qui n'est même pas un vrai roman, ni même une autobiographie, mais l'histoire d'un atelier d'écriture rêvé par l'auteur de ce nouveau pavé destiné encore à encombrer les tables de salon, inlu, destiné à me démolir un peu plus le dos, deux fois : une fois à la rentrée littéraire et une autre fois au moment du retour des invendus. Car ce livre, destiné à faire un vrai tabac, ne marchera pas. Pour cause de catastrophe. Nationale. Ou internationale. 

Je ne vous en dis pas encore plus. Mais, vous avez peut-être entendu parler du Syndrome Dany ? Vous souvenez-vous de la chanteuse Dany ? Elle devait participer au Concours Eurovision de la Chanson, ça devait être dans les années 70, je crois. Pompidou était alors Président de la République et le grand public ne savait pas malade. L'ère n'était pas à l'information en continu et le journalisme n'était pas encore devenu ou redevenu ce qu'il est, monde de muck-rakers, fouilleur de secrets crapoteux sans grand intérêt autre que purement anecdotiques et périphériques. Pompidou décéda brutalement. À cette époque, j’étais encore au lycée, les distractions n'étaient encore que télévisuelles avec une seule chaîne ou juste deux ou trois chaînes publiques. La première mesure de deuil national fut de supprimer ce qui était une véritable récréation nationale collective, à savoir la diffusion du Concours de l'Eurovision et la participation de la France à ce concours. La chanteuse Dany, toute jeune femme fraîche et pétillante, était alors très célèbre et très populaire. Tout le monde pensait qu'elle avait de très grandes chances de gagner. Ce concours, c'était une récréation innocente, sympathique, populaire dans un pays qui était fier de sa joie de vivre et fier de participer à la reconstruction d'une Europe moderne, sans guerre, où l'Allemagne, la France et l'Italie ne se livraient plus qu’à des batailles de chansons de variétés. On découvrait des pays inconnus. N'oubliez pas que le tourisme de masse à l'étranger n'était pas encore un produit de grande consommation. On venait à peine de découvrir New York grâce aux duplex avec Jacques Sallebert. France-Soir n'était pas le vilain torchon qu'il est devenu bien avant de couler - ou peut-être l’était-il, et je n’en avais pas conscience. Cinq Colonnes À La Une, premier grand magazine d'information télévisuel, avait pour générique « La Danse des Flammes », extraite de la musique du ballet « Le rendez-vous manqué », de Michel Magne et le Concours de l'Eurovision, prouesse technique et humaine s'ouvrait sur le Te Deum de Marc-Antoine Charpentier.

Mort de Pompidou. Exit Dany. Exit la joie de vivre. Place au deuil. National. Dany disparaît du paysage audiovisuel. Peut-être déprime-t-elle face à sa catastrophe personnelle. Personne n'a jamais parlé de Dany à ce moment-là. On ne le sut pas, mais peut-être que ce fut le début d'un basculement personnel et collectif hors de ces années d'espoir et d'insouciance. Dany, chanteuse et (bonne) comédienne, tomba du jour au lendemain dans l'anonymat le plus total. On apprendra, des années plus tard, qu'elle avait sombré dans la drogue. Quand ? Comment ? Pourquoi ? À cause de la mort de Pompidou ?

Sorry, je suis libraire, mes « fiches » people ne sont pas toujours très à jour. Elle n'a pas dû écrire ses mémoires depuis mon entrée dans le librariat. J'ai dû avoir l'info en essayant de tromper une insomnie devant la télé ou dans la salle d'attente du kiné. Oui, mon dos me fait toujours atrocement souffrir.

J'en ai vraiment plein le dos.

Je bavarde, je bavarde et j'ai un peu perdu le fil. Ça m'arrive de plus en plus souvent, ces derniers temps. La lassitude, sans doute. Quand je perds confiance, que je perds espoir, ce qui n'est qu'assez rare, fort heureusement, mais franchement impressionnant, je me laisse aller et je pars à la dérive. Une dérive du langage, une affection empoisonnée de la parole. Je ne contrôle plus mon image sociale de personne bien comme il faut. C'est pour cela que les clients, mes fameux would-be lecteurs m'aiment bien. Ils me trouvent simple et sympa, sans chichi. Ça leur rend le lieu moins impressionnant. Si je n'avais pas ce maudit bavassage, je n'aurais sûrement pas fait long feu dans le métier. Mais on aime bien les gens qui ont le contact facile. Alors, même si cela me désole (je suis bien loin de mon idéal d'élitisme républicain un peu bébête, un peu grandiloquent), cela me fait une belle vie, de belles rencontres. Ah ! Si seulement il n'y avait pas ce dos en miettes ! Je serais probablement plus alerte, moins prolixe, dans l'action, loin, encore très loin du ressassement qui me gagne et grignote mon énergie. Un Bartleby inassouvi, je l'ai déjà dit, c'est ce que je suis en train de devenir.
C'est quoi, un Bartleby inassouvi ? Oh, peu à voir avec l'original - encore que, sait-on ce qu'est Bartleby, ce que serait l'idéal- type de Bartleby., pour s'exprimer comme Max Weber. Ce n'est pas parce que je n'ai pas eu le courage, le culot, l'entregent nécessaire pour passer l'Agrégation que je suis sans qualité. Il faudrait voir à ne pas juger trop vite. La culture, je ne la vends pas seulement. Je ne suis pas marchand de yaourt. Je la transmets. Je la hume, je la respire, je m'en repais. Elle me plaît. Je lui plais aussi, car elle me le rend bien. La culture et moi, on s'aime (oui, même quand j'ai mal au dos et même maintenant, tiens, rien que d'en parler, elle et moi, j'en ai déjà moins plein le dos. La passion revient, elle n'était pas partie bien loin. Juste un petit coup de mou, comme ça, en passant, un léger vague à l'âme, toujours un peu mélancolique dans un océan de cruelle lucidité, de lucidité terrible qui me fait parfois rire de la naïveté de mes enthousiasmes récurrents, de mes passions torrentielles. La passion me tient. Je tiens à ma passion. La culture me fait vivre. Et non, pas seulement au sens économique du terme. Alors, je suis marchand de passion. C'est tout de même mieux que marchand de sable. - Encore que mon auteure, qui écrit la nuit, sûr qu'elle aimerait bien aussi que le marchand de sable passe plus souvent.

Que je suis bête, je bavarde, je bavarde, je bavarde. Une vraie petite commère de Windsor et j'oublie que si ça se trouve, vous me lisez là, et c'est la nuit, et vous auriez bien besoin, vous aussi du marchand de sable. On fait la pause ?
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Et si vous ne trouvez toujours pas le sommeil, ben... Vous n'avez plus qu'à reprendre dans dix-quinze minutes. Sinon, vous pourrez reprendre demain. Je sens que mon auteure commence à avoir un peu de sable dans yeux.
Allez, on essaie ?...
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© Simone Rinzler | 4 mai 2015 - Tous droits réservés
 
On dirait que le narrateur et l'auteur se mélangeraient les pinceaux à L'Atelier de L'Espère-Luette