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1/14/2016

#CM 3 : Elle se sent toute essoufflée. Elle vient de se remettre à l'apprentissage de la flûte a bec. Elle n'a pas tout a fait tout oublié...

#CM 3 : Elle se sent toute essoufflée. Elle vient de se remettre à l'apprentissage de la flûte a bec. Elle n'a pas tout a fait tout oublié...

Elle se sent toute essoufflée. Elle vient de se remettre à l'apprentissage de la flûte à bec. Elle n'a pas tout a fait tout oublié. Sa langue sait encore faire le "t", "t", "t". Ses doigts ont partiellement su se mettre en position. Le son n'est pas beau. Elle suit la méthode. Elle s'entraîne sans passer à l'apprentissage d'une nouvelle note tant que la première note, le Si ou A (ou H en allemand) n'est pas maîtrisée. Ses mains se placent difficilement. Le pupitre est trop haut pour les verres progressifs. Elle tente d'écarter la flûte de son corps, comme le lui indique la méthode. Elle fait confiance à la méthode. C'est une bonne méthode avec laquelle elle avait autrefois appris à jouer. Elle maîtrise enfin le Si, le A, le H. Elle apprend le nom des notes en anglais et en allemand en même temps. Elle les connaissait. Elle les a oubliés. elle révise, sans mesurer la perte. Elle ne mesure pas la perte, elle n'en n'y le temps, ni l'idée. Elle la comble. Elle la réduit, comme on réduit une fracture. Elle réduit la fracture de la musique abandonnée. Elle reprend. Finit, à force d’insistance, par maîtriser le Si, le A, le H. Elle passe au La. Trop vite. Elle n'a pas retenu le nom en anglais et en allemand. un effort, bon sang, se dit-elle, alors qu'elle retrace son exercice du matin. Si Si est A. cela devrait lui revenir. elle avait bien vu que c'était contigu.

Voilà. Elle s'est trompée. Si n'est pas A, mais B. Sa piètre mémoire vient de lui jouer un tour. Mais elle réapprend à se concentrer. Si elle ne pouvait pas descendre l’alphabet après A comme on descend la gamme, c'est que Si n'était pas A, mais bien B en anglais (et H en allemand, cela elle en est sûre, à cause de la la Messe H moll, la Messe en Si mineur de Jean-Sébastien Bach. La Messe à Schmoll !). Donc, puisque la deuxième note apprise, la note du long étouffement provisoire de la nouvelle élève, est un La, qui se dit A en allemand, la Si ne pouvait être autre qu'un B. Elle n'a jamais eu bonne mémoire. c'est pour cela qu'elle avait toujours choisi de se spécilaiser ce qui nécessitait un empilement de connaissance mais dont la plupart pouvait se retrouver par une déduction logique. C'est ainsi qu'elle avait appris les langues étrangères, la grammaire, et même les mathématiques, autrefois. Elle a besoin que les choses s'articulent logiquement pour les retenir.

Elle reprend son récit.

Elle voudrait faire de la flûte Alto, mais elle n'a la méthode que pour la flûte Soprano. Qu'importe. Il lui faut retrouver les gestes. Des mains. Des doigts. Du corps. Du souffle maîtrisé. 

Elle sont que son souffle est plus difficile à maîtriser. Pas étonnant que sa voix déraille si facilement. 

Elle doit réapprendre à maîtriser son souffle, à canaliser son souffle, à reprendre sa respiration pour ne pas jouer comme une noyée.

Elle s'est un peu noyée. Si peu. À peine. Sans peine. Sans grande peine. Avec application. Avec joie. Elle reprend la maîtrise de son souffle. La maîtrise de sa vie. À elle. Elle doit réapprendre à reprendre son souffle sans s'essouffler. Elle n'a jamais été vraiment joueuse de flûte à bec. Elle a été chanteuse. Peut-être n'est-ce pas tout à fait la même technique ? En plus de sa respiration, elle doit contrôler ses doigts, bien les positionner, penser à tout. Elle est dans l'enfance de l'apprentissage. Elle aime apprendre.

Aurait-elle dû attendre de trouver la même méthode pour la flûte alto qu'elles a pratiquement jamais jouée, faute de méthode à sa disposition ? La flûte Alto est plus grande. L'effort de souffle n'en sera que plus intense. 

Elle a toujours voulu apprendre la flûte Alto pour jouer elle-même ses partitions, directement dans sa tessiture. Elle s'est toujours sentie une piètre déchiffreuse, même si avec la pratique, elle déchiffrait de mieux en mieux.. Elle veut déchiffrer seule, être autonome, pouvoir jouer sa musique comme elle l'entend, comme elle la sent. La musique de son corps. La musique de son être.

Son souffle n'est pas revenu. Alors qu'elle tient son carnet de musique, elle s'aperçoit qu'elle a oublie le plus important.

Le réveil du corps.

L'échauffement corporel.

Sans échauffement, pas de souffle. Sans souffle, pas de note juste.

Elle n'a pas commencé par le commencement. Elle a commencé. C'est tout.

Elle avait sorti les flûtes, les méthodes 1 et 2 depuis quelques semaines. Elle avait cherché la veille une méthode pour flûte alto chez un marchand de partitions et d'instruments. Elle n'avait pas trouvé. S'était promis de chercher.

Ce matin, elle ne remet plus au lendemain. La musique l'attend. Elle attend de faire résonner la musique en elle, dans son corps. Avec son corps.

Un instrument de souffle.  

Animus, Anima retrouvés.

Ensemble.

Elle cherche son souffle. Son deuxième, son troisième, son quatre-vingt-quatorzième souffle. Elle ne les compte plus. Elle les fait, ces reprises de souffle, de deuxième souffle. C'est comme un réflexe acquis. Ça revient tout seul, le retour à la vie.

Le retour d'animus/anima, imbriqués.

Si. Si. Si
B. B. B.
La. La. La.

Si ! Si ! Si !
Belles Bébées
Là ! Là ! Là !
La Voilà.
La Mamie Zinzinette,
La Mamie Musiquette.

Encore une note et tu auras une berceuse dans ta musette à musiquette.

© Simone Rinzler | 14 janvier 2016 - Tous droits réservés

C'est l'heure musicale à L'Atelier de L'Espère-Luette



12/17/2015

#CM 1 Carnets de musique : S'arracher à la littérature comme à une maladie de jeunesse...

S'arracher à la littérature comme à une maladie de jeunesse...

S'arracher à la littérature comme à une maladie de jeunesse. Se faire violence. Entrer dans la danse. Des vivants. Qui n'ont pas peur de la mort.

Chanter. Danser. Embrasser qui on voudrait. Chantonner. Composer des airs nouveaux, des chants insus, inconnus. 

Danser mi-nu devant sa glace. Danser habillé. Esquisser trois pas de danse. Entendre la musique dans sa tête. Écrire le son, le chant, écrire le bonheur. Vivre le bonheur. 

Se dandiner sur le bord de sa chaise, le corps souple et plein d'allant au rythme de sa musique intérieure. Visage impassible et corps dansant. 

Gratter une démangeaison sans y penser. Rouler du corps, le torse souple, dégagé de toute entrave. Expirer fort. De contentement. Sans même y prendre garde. Ne pas même sentir que sa respiration se fait ample, généreuse, profonde.

Aimer sa vie.

Aimer la vie.

Oui !

Goûter l'air frais du matin à midi, s'enivrer de de petit rien qui fait tout, de ce petit rien de rien du tout qui est revenu comme il était parti, humer longuement l'air du temps qu'il fait à l'intérieur rieur, attendre le moment de la rencontre renouvelée avec les tous petits-êtres aimés, n'en plus pouvoir d'attendre, attendre, attendre, la respiration accélérée, entendre les doux babils s'approcher, l'écrire encore et encore et en jouir, s'en parfumer, s'en délecter, patienter encore, le cœur plein de bonheur. Être en amour. Être amour. Amours de ma vie.

Oui.

S'occuper, gentiment, s'activer, lentement, expirer, profondément. Rêve de chant, de chanteuse, d'expireuse. 

Plénitude de la matinée avancée. La musique dans le corps, installée, ne veut se déloger. Plus rien n'a d'importance. Vivre sa vie sans se préoccuper. Goûter le plaisir retrouvé. Entendre le petit jappement de son petit chat. Esquisser un sourire. Bientôt la serrer dans ses bras, se plonger dans son sourire, regarder son sourire, son regard s'illuminer. Anticiper le bonheur de les retrouver, de les sentir, de les choyer, de les envelopper de tendresse, de sourire, de chanson, de musique de la vie est belle.

Laisser tomber son clavier.

Inspirer une dernier fois encore.

Goûter son plaisir d'être seule, bien entourée.

Aimer.

© Simone Rinzler | 17 décembre 2015 - Tous droits réservés 

Aimer À L'Atelier de L'Espère-Luette

12/07/2015

33 #CR Carnets de retraite : J'ai envie de bouger, j'ai envie dedanser, rire, baiser...

33 #CR Carnets de retraite : J'ai envie de bouger, j'ai envie de danser, rire, baiser

 

2 décembre 2015

Modifié le 7 décembre 2015 


Mon calendrier n'est pas fondé sur l'actualité. Je ne sais s'il l'a jamais été et cela n'a guère d'importance. 

Ce que je sais, c'est que ma joie ou ma peine ne sont plus que très rarement fondées sur celle des autres. À force de cultiver ma différence, car je me suis toujours sentie différente de prime abord, je suis devenue indépendante sans en prendre jamais conscience. Ce n'est d'ailleurs pas tant que j'aie cultivé ma différence. J'ai fini par m'y habituer. Nuance.

Cette différence qui me faisait mal a cessé de me faire souffrir depuis si longtemps et en un processus si long que je suis incapable de la dater précisément. C'est le bienfait d'une heureuse nature, rétive aux dates et aux anniversaires du passé.

Au souvenir, j'ai toujours préféré vivre le présent, regarder vers l'avenir. J'y ai été aidée par un passé sombre, les drames de mon adolescence et de mon enfance et même ceux d'avant mon enfance.

Le drame, j'en ai soupé. Les visites dans les cimetières, j'en ai bavé, j'ai bien donné, j'en suis gavée à vie.

Aimer la vie, c'est aimer les vivants.

Un jour, un de mes enfants me l'a reproché opportunément. Il était temps de s'occuper des vivants. Alors, oui, c'est redevenu ma nature, celle qui m'avait quittée, je ne sais plus quand. 

Aimer la vie, c'est aimer les vivants. Vivre avec eux. Sentir avec eux.  Respecter les morts-vivants, les laisser tranquilles. Mais ne pas danser le menuet avec eux. Qu'ils s'amusent entre eux. C'est leur danse. Pas la mienne. J'ai déjà donné. Je n'aspire pas à y retourner tant que je n'y aurais pas été invitée par les agents de la Régie Autonome des Trépassés Paladins de mon entourage. Le plus tard sera le mieux. Passé le moment de l'annonce d'un choc, j'ai appris à ne pas me laisser entraîner dans des conduites à risque.

Je n'aime pas le risque.

J'aime le confort.

L'adrénaline, à petite dose.

Et du repos entre chaque dose.

Je ne me goinfre pas d'adrénaline, bonne ou mauvaise. Ce qui semble un tempérament de feu est en réalité une vie équilibrée. Je me suis si souvent sentie au bord du déséquilibre que je ne peux le rechercher. Je suis une prudente, une endurante, une durante, une fille de survivants, une survivante, une résiliente. Rien ne me plait davantage que durer, perdurer, même s'il me faut endurer.

Aujourd'hui, je me suis réveillée et souvenue d'un rêve que je faisais au moment de mon réveil. C'est assez rare pour que je le mentionne. J'étais dans une piscine. Je nageais. Mal. J'avais du mal à nager.

Une étrange prof de natation m'a incitée à prendre un cours avec elle.

J'ai bien sûr refusé, comme toujours, quand je me vois proposer une offre commerciale que je n'ai pas sollicitée.

Mais j'ai ensuite change d'avis. J'ai accepté l'offre.

Elle ne me proposait pas qu'un cours, me semblait-il.

Quelque chose dans son attitude ressemblait à une main tendue, pratiquement désintéressée. Je me suis dit que cela ne m'engageait à rien et que si le service ne me convenait pas, rien ne me contraignait à poursuivre l'expérience.

Ce n'était qu'un essai.

Ce n'était pas la première fois que je testais des choses et que je ne les poursuivais pas, parce que cela ne me convenait pas. La femme avait un aspect étrange, pas très dynamique, un peu dérangé, même peut-être.

Peut-être est-ce même cela qui m'a fait infléchir ma décision de ne pas. Abandonnant mon complexe de Bartleby, je répondais à nouveau à la main tendue, comme je l'avais si souvent fait. Quitte à ne pas suivre si cela ne me convenait pas.

Très vite, j'ai senti que cela ne me conviendrait pas. Que je ne poursuivrai pas l'expérience dans cette piscine inconnue, mal pratique, au sol glissant et aux vestiaires et toilettes collectifs un peu sales.

Cet environnement, ce n'était pas pour moi.

Je tentai pourtant de nager.

La pauvre fille était une piètre enseignante.

C'était elle qui avait besoin d'aide.

Son comportement n'était pas celui des maîtres-nageurs habituels, attentifs ou surdirectifs.

Elle semblait ne pas vouloir être dans l'eau toute seule.

Je l'ai accompagnée dans le liquide pâle.

J'avais froid. Je brassais de l'eau, mais je n'avançais pas, pas assez vite à mon gré.

Je me rendais compte que ce n'était plus vraiment cela et que j'avais vraiment perdu, même si je n'avais jamais été d'un niveau digne de compétition, ce qui tombait bien, car j'avais horreur de la compétition, de la confrontation.

Je n'aspirais qu'à une vie douce.

Je m'étais toujours arrangée pour me faciliter la vie, y passant parfois des heures et des jours entiers, voire des années, pour organiser la facilité de ma vie. Là était ma seule obsession. Me faire mon trou, mon nid, mon coin pour y être tranquille, à l'abri, confortable.

J'ai laissé mon rêve à l'abandon. N'ai pas écrit pendant plusieurs jours. Ni publiquement, ni dans le secret de l'atelier.

Je ne pouvais plus ni lire, ni écrire.

La littérature m'avait abandonnée.

Peut-être est-ce moi qui avais abandonné la littérature ?

Je m'en tenais à ce seul constat.

J'ai envie de bouger, j'ai envie de danser, rire, baiser.

J'avais envie de bouger, de danser, de faire l'amour.

J'ai vécu, j'ai bougé, j'ai baisé, j'ai câliné, j'ai chanté, j'ai dansé.

Cela ne change pas le monde.

Je ne vis pas dans l'illusion de pouvoir changer le monde.
Dans celle de l'aménager. Oui.
Pour qu'il soit vivable.
Un peu plus respirable.

Aménager le monde, c'est changer son rapport au monde, c'est donner son apport au monde.


Je suis revenue au calme de la vie agréable, privilégiée, celle que je me suis construite, peu à peu, à grandes enjambées activées de grand lévrier ou à petits pas trottinants de souris grise, contre vents et marées, contre vermines et marâtres, contre vermeilles et parâtres, envers et contre tout, à l'envers et contre tous. Toujours. Du côté. De la vie. La mienne. Celle que je me suis choisie. Que je me suis confectionnée. Que je me suis décorée. Avec amour.

Et tendresse.
Retrouvée.

Et voilà que me revient ce que j'avais dit une fois à un collègue :

"Si j'étais dans une cellule, je ferais tout pour la repeindre en rose."

Ça ne change pas la cellule, mais quand même, c'est plus gai !

© Simone Rinzler | 2-7 décembre 2015 - Tous droits réservés 

La littérature serait en perte de vitesse À L'Atelier de L'Espère-Luette

10/01/2015

#1 Carnets de retraite : Ritratto di una donna retirada "L'inconsolable vide du monde sans travail..."

L'inconsolable vide du monde sans travail
Transperce là ton cœur d'un chagrin ineffable
Tu as le vague à l'âme, la chaleur te dégomme,
Délivre-toi, mon cœur.

Note technique : 
Trois alexandrins suivis d'un vers de six syllabes.
Inspiré par la lecture du chapitre POÉSIE-THÉRAPIE (39-48) et plus particulièrement page 46 de l'excellent livre de Régine DETAMBEL Les Livres prennent soin de nous - Pour une bibliothécaire créative - Essai, Actes Sud, 2015 dans lequel elle reprend le travail de Lucie GUILLET

© Simone Rinzler | 28 juin 2015 - Tous droits réservés 

2/07/2015

Tu te laisses porter, au gré du vent qui tourne, au gré des mots qui te viennent à l'esprit...

Tu te laisses porter, au gré du vent qui tourne, au gré des mots qui te viennent à l'esprit.

Tu épuises le "Tu", tu ne t'épuises plus sur le "Je" perdu. Tu as perdu à ce "Je"-là.
Tu arrêtes le jeu.

Tu passeras un jour à "Il" ou "Elle", à "Nous", à "Vous", à "Ils", à "Elles", enfin à "On", L'Infinitif, l'Impersonnel, évidemment tu te tourneras vers le Passif, toujours, toujours, pour cesser ce jeu du "Je".

Tu OuLiPises, tu OuGrammPises, tu épuises la grammaire des pronoms et des modes d'auto-désignation grammatico-linguistico-stylistico-littéraire.

Tu joues de la grammaire comme d'autres jouent des coudes, tu fais tes gammes, tu stylistises, tu néologises, tu inventes la grammaire de ta vie, la grammaire de la vie, de la sur-vie.

Tu a abandonné le projet des auxiliaires de modalité et des manières de modéliser en anglais avec le sujet (ou l'objet) "You". Tu n'as pas dit ton dernier mot. 

Tu as tout ton temps. Tu n'es pas pressée. Tu te hâtes lentement. Tu travailles à tes projets. Tu en commencé mille et deux en moins d'une nuit. Tu foisonnes, tu résonnes, tu entends la musique, tu ne veux pas qu'on te gomme, tu ne manques pas de réplique, tu discutes assez peu. 

Tu es occupée.

Jusqu'à l'épuisement. De l'extension. Du domaine. De la grammaire. Du "Tu". Qui ne te tue plus, ni ne te rend plus fort, ni plus forte, en tous cas, un tout petit moins mort, nettement moins morte, tu écris encore, comme d'autres bandent encore. Tu n'as pas le sifflet coupé, tu as fait taire tes critiques trop sévères. Tu écris. Tu écris. Tu en jouis. 

Toi, tu l'ouis ?




Oh !  Oui ! 

Tu. 

Louis.


© Simone Rinzler | 7 février 2015 - Tous droits réservés 

Je me retrouvais enceinte...

J'ai fait le rêve le plus étrange dont je me souvienne depuis longtemps. Je m'en souviens avec une clarté 

[Pas de ponctuation. Inutile de préciser. Y aller.]

Je venais de tomber enceinte. Mon mari et moi avons accepté la nouvelle avec joie et sérénité. C'était naturel pour lui d'accepter. Il était heureux de ce quatrième enfant. Moi, j'étais étonnée. J'avais abandonné l'idée de la maternité depuis bien longtemps. 

Je sais que je ne peux plus avoir d'enfant. Alors, pour moi, c'est un étonnement. C'est aussi un grand réconfort de voir ce petit, ce nouvel enfant accueilli si simplement. Je me plie à cette acceptation avec douceur. Je suis calme ; un calme heureux. C'est accepté, ce cadeau non désiré. 

On n'en parle plus. 

Mon mari, c'est bien mon mari, et moi c'est bien moi. On est heureux de la vie. On la prend comme elle vient. On ne se prend pas la tête. 

Je suis presque un peu étonnée que cela ne m'inquiète pas plus que cela. Peut-être que je le lui dis.

Peut-être que je reconstruis déjà, j'ai déjà commencé à analyser que j'ai enfin accepté, vraiment accepté d'être grand-mère, de ne pas être celle qui est en charge, d'accepter que je ne peux pas tout contrôler, ni façonner le monde à mon idée. Je ne suis pas seule sur terre. Jusqu'à présent, c'est un peu comme si c'était une vue de l'esprit. Pas une chose ressentie. Je les laisse vivre leur vie. Je leur fais confiance. Enfin. J'ai abandonné mes enfants pour les laisser enfin devenir grands, se débrouiller dans le monde tous seuls. J'ai lâché mon emprise que je ne croyais pas, ne savais pas être emprise

C'est eux qui avaient pris l'emprise de mon cerveau depuis si longtemps. 

Comme ils ont dû manquer de liberté avec une mère aussi inquiète pour eux. Juste inquiète et peut-être insuffisamment protectrice. Surtout pour mes deux premiers enfants. Moins pour notre fille commune qui a bénéficié du calme de son papa. C'est drôle, je ne dis jamais papa, d'habitude. 

C'est la tendresse qui ressort. La fermeté, la dureté a cédé le pas au naturel. Je ne fais plus les choses exclusivement intellectuellement. Je dois être davantage à l'écoute de mes sentiments, de mes désirs, (je vois que j'en retrouve, des désirs), de mes envies, aussi, qui deviennent plus simples et moins grandiloquentes, moins dépendantes du regard des autres. 

Il m'aura fallu plus de soixante pour arriver à ne plus lutter contre moi-même et trouver, retrouver la douceur d'être. Simplement. Juste être. Être bien. Être en paix, avec soi. Le fait d'écrire et non de dire introduit un côté factice par rapport à la parole vive. Mais là, mon seul juge, mon seul auditeur, qui ne juge pas, mais écoute avec une attention pas encore très flottante, mais franchement bienveillante, c'est moi. 

Je sens que je me suis déprise du besoin de l'approbation des autres. Je crois que c'est l'effet de l'écriture, depuis que j'ai commencé la nouvelle version d'ALADELE (c'est le NomDeCode de mon roman) avec des dialogues monologués, concoctés pour la plupart, à l'abri du regard extérieur du blog.

Je viens d'être interrompue. Je reprends le rêve.

On n'en parle plus. C'est un fait accepté. Je suis enceinte. Bien sûr qu'on va le garder. Malgré notre âge, ma fatigue, notre envie de nous amuser. Un cadeau comme ça, ça ne se refuse pas. Ça arrive comme un bienfait. Pas comme un bien fait pour toi. Pas comme un désastre. Comme un fait de vie. Un fait. De fait. C'est fait.

Je me retrouve immédiatement après au lycée, que j'appelle lycée, mais qui est la faculté. J'arrive dans une salle des profs que je ne connais pas, ou plus, une salle des profs indéfinie et j'annonce que je suis enceinte. 

Immédiatement, je me sens obligée de justifier que je prenais un moyen de contraception. Je sens en moi monter une sensation de malaise, de malaise moral, pas physique. Un peu comme si j'étais en faute de tomber enceinte à mon âge. Il n'est donc pas question de s'interroger sur ma ménopause arrivée il y a bien longtemps dans le réel, bien trop tôt, bien trop jeune, et si perturbante, moralement et physiquement. Je parle avec Marianne Braneski, je ne me souviens plus de ce que je lui dis, je sens que je m'enferre, je ne sens pas une écoute attentive ou bienveillante ou chaleureuse ou amicale. Rien que le fait de se trouver là et de se rendre compte que je ne parle pas a la bonne personne et que j'aurais mieux faire de me taire, de taire mon petit bonheur, j'ai l'impression que je suis en train de le souiller, ce petit bonheur, en en parlant avec des gens qui n'en ont rien a faire, qui sont juste là au moment où j'ai envie de partager un Bonne Nouvelle et surtout un étonnement, un étonnement joyeux qui se transforme en enfer social, enfin pas vraiment un enfer, une sorte de purgatoire, de zone de non-droit où les vivants n'ont pas le droit d'exprimer leur vie, ce qui les fait vivre et les étonne, les surprend, et les cueille avec une sorte d'émerveillement amusé. L'heure n'est plus à l'émerveillement amusé. J'ai l'impression de progresser dans une boue collante, chaque pas devient difficile et je m'enfonce davantage, à chaque pas, à chaque parole ajoutée. 

Il faudrait que tu te taises, bon sang, mais tu ne peux tout de même pas t'arrêter au milieu d'une phrase, de ce que tu crois être une conversation. Il y a au loin Armelle Taniou. Marianne, un peu plus sympa, quoique toujours si distante, si perdue dans son propre mal-être qu'elle en a perdu, l'a-t-elle jamais eue, la capacité de communiquer avec l'autre, avec les autres, autrement qu'en chuchotant ce qui semble d'incroyables secrets auxquels seuls quelques rares privilégiés auraient le droit. Et Armelle, la fieffée, la sacrée, la putain de je-ne-veut-pas-dire-quoi de compète. Marianne et Armelle et une foule indistincte, enfumée comme les anciennes salles de profs de collège d'autrefois, au début de ma carrière, dans ma jeune jeunesse, quand je pouvais encore entrer dans une salle des profs et déclarer, sans que cela pose problème à qui que ce soir, "Je suis enceinte. Pourtant, je n'aurais pas dû. Je prenais un moyen de contraception". 

Il y avait comme une foule indéterminée, c'est-à-dire, personne de vraiment important, des gens, des gens de passage, de simples collègues, plus des collègues comme je l'avais connu autrefois, des collègues et amis, des collègues et copains, des gens qui partageaient leur quotidien professionnel ensemble, certains s'aiment très bien, d'autres un peu moins ou beaucoup moins, mais des gens qui ne ne se montraient pas combien la présence et la parole ou le silence des autres les insupportait. De ces espèces-là, il n'y en avait que quelques-uns, très rares, des malades, enfermés dans leur monde, ouverts à rien. Elles ont bien changé les salles de professeurs à la fin de mes dernières années. Il y avait donc Marianne et peut-être Armelle. Ou pas, peut-être que je brode sans le savoir en le disant, en l'écrivant. 

Tout devient très flou dans cette partie de rêve et se termine sans se terminer, comme si j'avais achevé mon rêve et m'étais endormie. J'ai bien dormi. Ce matin, je me suis réveillée reposée, même si mes yeux étaient gonflés, peut-être de l'effort de la marche de vingt minutes d'avant-hier sur le tapis de course avec inclinaison. J'avais fini complètement crevée avec des battements de cœur un peu trop importants pour une reprise.

Nous avions fait l'amour hier soir après une petite bouderie commune relativement courte, mais une bouderie sexuelle un peu plus longue qui commençait vraiment à me peser. J'étais bien. Sans plus. Mais bien. Bien que la bouderie soit terminée. Un peu désolée que nous n'ayons pas fait l'amour l'après-midi quand j'en éprouvais, pendant longtemps, un très fort désir, très fort, très prenant. 

Mais bien. Bien comme quand on est bien. 

Rassuré. 

Que tout va bien. 

Qu'on est heureux et qu'on ne s'en rend même pas compte. 

Voilà, c'était un bonheur silencieux, un bonheur qui ne dit pas son nom, qui se fait tout petit, qu'on ne remarque pas et qui est là comme un ange gardien. Même quand on ne croit pas aux anges gardiens, on en a probablement un. L'ange gardien, c'est le bonheur tranquille qui ne dit pas son nom, qui se tait, que personne ne voit et qui est bien là, celui qui nous fait crever de douleur quand il s'en est allé et dont le silence nous donne envie de hurler à la nuit, de hurler à la mort, de crier à la lune la perte du bonheur perdu. 

Ben, là, il était là, le bonheur. Le bonheur du quotidien. Le bonheur de la routine. Le bonheur que tant de gens qui réfléchissent trop s'interdisent de vivre par peur de quitter leur noirceur, par addiction à leur malheur. 

Je pense à quelqu'un quand je dis ça, quand j'écris ça. Je pense à un des mes amis qui a toujours eu si peur de la routine qu'il en a adopté une autre, la routine de la solitude, de la liberté quasi solitaire, un même enchaînement à la routine que la routine d'un couple en couple, avec moins de joie réelle et simple, me semble-t-il, moins d'acceptation du bonheur simple. 

Ce n'est pas si facile, d'accepter un bonheur simple. 

Nous vivons dans une société qui ne monte pas en épingle la simplicité, le bonheur simple, la joie des petites joies, multiples (et des grands orgasmes !). Pour les baby-boomers et les presque post-baby-boomers de soixante ans dont je fais partie, il y a comme une injonction à être héroïque, remarquable, une injonction folle qui nous a modelés au point où je retrouve tant chez moi que chez les hommes politiques de différents bords - Sarkozy, Hollande, probablement Ségolène Royal - et chez mes amis un peu plus vieux et engagés politiquement à gauche (je connais moins ceux qui sont vraiment engagés politiquement à droite, parce qu'être de droite ne réclame pas d'engagement particulier, il suffit de suivre la pente dans une société profondément de restauration, traditionaliste et de restauration d'un passé fantasme comme meilleur, par oubli du réel du passé), que je retrouve chez "nous", les sexagénaires, une culpabilité mortifiante qui découle de la deuxième Guerre Mondiale : cette obligation à s'engager. Ou à résister. A faire de la résistance. Comme une mission secrète imposée par nos aînés, une injonction incontournable qui nous a empêchés de vivre notre vie tranquillement et qui nous somme, en quelque sorte, d'être en Guerre Permanente, la pire des Guerre.

La guerre contre nos désirs et nos aspirations, la guerre contre nous-mêmes qui en avons assez d'être redevables des résistants et des combattants d'avant, prisonniers que nous sommes du devoir de mémoire.

Le devoir de mémoire. Injonction discrète, personne ne la voit. Elle nous empoisonne. Droit à la vie serait tellement meilleur. Nos pères et nos mères nous ont sommés de les respecter, de respecter leur souffrance. Abîmés par la guerre, la deuxième guerre, celle d'Algérie, d'Indochine ou d'ailleurs, nos pères et mères, héros, tombés, ou mères courage, survivants ou décédés, nous enjoignent de procéder à la continuation de ce qui fut leur destruction. Ils nous en enjoints d'être leurs parents de substitution, d'être leur sucre d'orge, leur bâton de vieillesse. Ils nous ont enjoints à la mort avant même de naître, de n'être. Nous ne pouvons être nous, être soi, sans nous conformer à cette mortelle injonction de la génération d'avant, cette génération de la passion du discours officiel, du discours vibrant, du discours diffusé à la radio, le discours de Pétain, de De Gaulle, d'Hitler, le discours de Mao, de Malraux, le discours, le discours, le discours. Emphatique. Héroïque. Le discours de Churchill, aussi. La discours avec des trémolos dans la voix. Dernier en date dans la mémoire du pays, le discours de Valls.


La Passion du Discours. Le projet de mon deuxième livre sérieux, projeté, non ecrit, et qui ici resurgit, au coin d'un rêve, dans un projet littéraire. La passion du discours. Une passion sous le joug de laquelle un pays entier reste accroché, sans jamais y penser, un pays rentier reste scotché, agrippé, enchaîné. 

Il faudrait apprendre à se déprendre de la passion du discours. Cela devrait être le premier engagement à prendre. Le seul véritable engagement. Se dégager du discours, de la parole publique, officielle ou officieuse, prendre le temps de penser le monde sans se laisser influencer par quelque discours que ce soit, en apprenant, vraiment à penser par soi-même, avec l'aide d'autre penseurs, pas avec l'aide de discoureurs, de prêcheurs, de propagandistes ou de manifestaires, c'est ainsi que j'appelle les rédacteurs et initiateurs de manifestes dans mon travail de recherche.

Voilà de quoi je suis grosse. De cette œuvre inécrite encore, impubliée, de cette œuvre projetée, envisagée sur la passion du discours. 

Essai, roman, poésie, chanson. Qu'importe. Je l'écris souvent, ce "Qu'importe". 

Ce qui compte n'est pas la forme mais le surgissement de cette parole de contre-discours

Tout en sachant qu'un contre-discours est encore un discours, tout comme un contre-torpilleur est aussi un torpilleur, comme l'a écrit Barbara Cassin, je crois bien que c'est elle. À moins que cela n'ait été Bourdieu. Les références précises s'amenuisent à mesure que je quitte la recherche universitaire et m'en sers dans mon avancée littéraire.

Je suis enceinte d'un livre, d'un discours, qui cherche à pousser, à mûrir, à naitre, à venir à l'être. Une dernier parole manifestaire de ma part, avant la prochaine, et la suivante, et la suivante encore.

Je cherche encore le format, le style de cette parole. Le format universitaire ne me convient pas, ne me convient plus, il est trop convenu, trop ardu, trop spécialisé. Je n'ai plus à faire mes preuves en ce domaine. Je les ai déjà faites. Il me faudra m'en satisfaire, malgré, malgré, malgré... De mauvais, puis de bon gré. Le roman m'est trop ardu et j'ai peur de m'y engager, même s'il est déjà trop tard et que j'ai fait plus que commencer. Je suis déjà dedans jusqu'au cou. C'est trop tard, j'y ai déjà goûté, il me sera dur de m'en passer. Alors je ne m'en passerai pas. Je ferai, en alternance, ce que je peux, ce que je veux, sans souci du regard des autres. J'ai repris la maîtise minimale de mes émotions qui me permet de venir revivre du côté des humains non sévèrement déprimés. Le reste n'est que la vie. Pas toujours rose. Pas toujours noire. Et jamais vraiment grise quand s'efface la dépression et que revient la vie. La vraie. Le long fleuve tranquille que tu ne crains plus, que je ne crains plus. Il est doux à mes oreilles, ce long fleuve tranquille. Pourquoi donc se forcer à toujours plonger dans le torrent, se surpasser dans des entreprises de d'émotions de soi, de son confort, quand on sent, quand on sait que l'on en n'a pas besoin, que l'on n'en a plus besoin. Qu'on est enfin calmé. Que l'on aime le calme.

Et que c'est loin, mais alors, vraiment très loin, d'être la mort.

© Simone Rinzler | 7 février 2015 - Tous droits réservés 

1/18/2015

Tu écris que tu n'écriras pas...

Tu écris que tu n'écriras pas.

Tu n'écriras pas. Tu n'écriras pas. Tu n'écriras pas.


Tu n'écriras pas.
Tu ne posteras pas. 

Et puis quoi encore, que tu ne feras pas ?

Tu remarques que le futur change le présent :

Tu n'écriras pas.
Tu ne posteras pas. 

Tu remarques qu'écrire "Tu n'écriras pas" au futur change non seulement ton style mais aussi toute la teneur de ton propos.

Tu remarques que dire "Tu n'écriras pas" prend une résonance de commandement. 

Tu notes que l'effet de liste te donnerait presque l'impression qu'il en manquerait huit.

Tu te dis qu'il ne manquerait plus que ça.

Heureusement, tu as écrit. 

Tu as ecrit. Et tu viens d'écrire au passé composé. 

Tu composes avec le passé. Au passé composé. Dans le présent.

Tu poursuis ton travail de réflexion de linguiste. 

Tu te dis que tu as bien de la chance de savoir partir de la matérialité du langage pour Penser le monde et tenter de comprendre les relations incessantes, en un continuel va-et-vient entre Monde et Langage et Langage et Monde.

Tu comprends que tu as pris le temps de digérer ton propre travail universitaire de réflexion sur les contre-interpellations Langage-Monde, que ce travail t'habite et fait corps avec toi. Tu te sens apte à l'expliquer à nouveau clairement.

Tu sais que tu as repris les forces nécessaires pour continuer à avancer.

Tu écris.
Tu penses.
Tu partages.
Au présent.

Au Présent du Réel.

Le Réel du Présent.

© Simone Rinzler | 18 janvier 2015 - Tous droits réservés 

12/17/2014

Tu écris...

Ce que tu fais :

Tu écris. Tu écris que tu écris. Tu n'écris rien d'autre. Tu te lasses de ton écriture. Tu cherches sur quoi écrire. Tu t'obsèdes de la pensée de ton écriture. Tu t'enlises. Tu vois que tu t'enlises. Tu dors mal. Tu es inquiète.

Ce que tu ne fais plus :

Tu n'as plus de plaisir à écrire. Tu as perdu le plaisir d'écrire. Tu boucles. Tu tournes en rond. Tu ne tournes plus rond. Tu beugues. Tu t'insupportes. Tu te lasses. 

Tu ne dors plus bien. 

Tu as perdu ta joie de vivre. 

Tu as perdu ta liberté.

Tu as perdu ta légèreté.

Ce que tu aimerais faire, dans l'idéal :

Tu aimerais retrouver le sommeil. 

Tu voudrais retrouver ta légèreté.

Tu voudrais publier.

Tu aimerais avoir le courage de reprendre ton manuscrit.

Tu te dis que tu dormirais bien si tu envoyais ce jour le manuscrit au type de la revue.

Ce que tu fais à la place :

Tu continues sur ce projet débile qui ne te mène à rien.

Tu t'entêtes et t'as tort. Et tu sais que le tort tue.

Tu te fais rire toute seule.

Tu te fais sourire.

Tu reprends plaisir à écrire.

Tu te demandes si tu donneras suite à ce type qui t'as proposé de publier dans sa revue.

Tu sais que tu aimerais le faire, mais...

...tu n'as pas confiance, c'est ça ?

Non !

Tu es paresseuse. Tu ne veux pas l'admettre. Tu préfères jouer que faire ce que tu veux.

Mais si tu préfères jouer, alors joue donc.

Mais c'est que tu sais que ce n'est pas si simple.

Tu veux jouer et tu ne veux pas jouer.

Tu veux jouer sans avoir l'air de jouer.

Tu sais que tu n'aimes pas jouer. Tu écris cela et tu sais que c'est faux. Tu n'aimes pas jouer si tu n'es pas sûre de gagner.

Tu n'aimes pas jouer avec les règles des autres.

T'es un peu barge, un peu braque, un peu branque. Tu veux tout et son contraire. Tu veux, tu veux, tu veux.

Tu sais bien pourtant que "Le Roi a dit 'Nous voulons'!" Et qu'il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. Il faut faire.

Et tu fais. Tu avances. Tu vas mieux. Tu écris. Ton projet. Ton projet de "Tu".

Ton projet de "Tu" qui te tue. Qui ne te tue pas. Qui ne te rend pas plus forte. Qui t'occupe. Qui te libère, peut-être. Qui te fait oublier que tu n'as pas dormi.

Qui te fait penser que ce n'est pas ce projet qui te tue.

Qui te rappelle ce que tu as vécu dimanche. Que tu ne supportes pas. Que tu ne supportes plus. Que tu ne veux plus supporter. Que tu ne peux plus supporter. 

Tu as pris la bonne décision. La décision de converser avec qui ne te contredira pas. Tu te parles. Tu es d'accord. Avec toi-même. C'est déjà ça ! Tu es moins folle que tu le crois. Tu te parles par écrit.

Ça c'est un peu fou. 
Seulement si tu ne publies pas.

Car si tu publies, ce "Tu" n'est plus seulement le tien. C'est aussi le Tien. Oui. A Toi ! Toi qui lis. Et qui écris. Aussi. Car si Tu lis jusqu'ici, c'est que ce "Tu", c'est un peu Toi aussi.

Ça te tue, ça, hein ?
Tu crois ça, toi ?

C'est la vengeance du "Tu" qui ne te tue pas et ne te rend pas plus fort.

Ça ne te tue pas. Pas autrement. Que symboliquement. Parfaitement !

T'en n'as pas fini ?

Si.

© Simone Rinzler | 17 décembre 2014 - Tous droits réservés 

12/16/2014

Il est là, Papa ?...

Thierry rentre de l'école. Maman est déjà là. Elle ne travaille plus le lundi, ni le mardi non plus d'ailleurs. La maison est dans un désordre indescriptible. Maman n'a plus le moral. Elle cherche un nouveau travail. Elle ne fait plus le ménage. Papa ne l'aide plus non plus.
"Il est là, Papa ?", demande Thierry.
"T'as qu'à aller voir !", répond Maman.
"Il est là, Papa ?"
"Va voir, que j'te dis !"
Mais Thierry n'ira pas voir. Il a trop peur. Peur de son Papa. Peur de son petit oiseau. Peur pour son petit oiseau à lui.
"Mais, qu'est-ce tu fous, Thierry ? Va voir, que j'te dis !"
Thierry demande : "Y'a du goûter ?". Il prends bien soin de ne pas répondre. Il pète de trouille. C'est tous les jours pareil. Il ne sait jamais si son Papa est là, et sa mère, elle s'en fout. Elle comprend pas. Elle pense qu'à elle. 
"Y'a du goûter ? Maman ! Y'a quelque chose pour le goûter ?"
"T'as pas fini d'me faire chier, avec ton goûter ? Mais tu penses qu'à bouffer, ma parole ! Putain d'gosse. Ah ! C'est bien l'fils à son père, çui-là !"
"Maman, tu m'as entendu ?", répète Thierry, "Y'a du goûter ?"
Il a bien entendu que sa mère n'est pas dans ses bons jours. Elle a encore dû picoler. Mais, c'est la seule qui peut encore le protéger un peu de son père. Alors, il s'approche d'elle. Il se dit que s'il est gentil avec elle, il ne viendra pas l'ennuyer cette nuit.
Il vient lui faire un câlin.
"Qu'est-ce tu m'emmerdes avec tes cajoleries, l'moutard. Ah ! T'es bien comme ton père, toi ! Toujours dans mes pattes, toujours à v'nir t'coller. J'chais pas c'qu'i'z'ont dans c'te famille !"

Thierry renifle. Il a la goutte au nez.

Bruit brusque dans la serrure. 
C'est la porte d'entrée. 
L'horreur va commencer. 

Thierry se réfugie dans sa chambre, sans goûter. 

Il essaie d'écouter ce que se disent ces deux-là. 

Pas difficile. Ils gueulent à qui mieux mieux. C'est à çui qui gueulera le plus fort. Si ça se trouve, il vont encore se battre. 

Thierry n'aime pas quand ils se battent. Maman met Papa à la porte et Papa vient pleurer dans sa chambre. "Mais pourquoi qu'elle est partie Francoise ?" Depuis qu'elle s'est mariée, c'est lui le souffre-douleur à la maison.

Papa va encore rentrer dans sa chambre quand Maman l'aura foutu dehors. Il va encore venir pleurer. Et peut-être que ce soir encore, il sortira son petit oiseau, en pleurant, et qu'il fera encore peur à Thierry avec son petit oiseau qui devient gros. 

Thierry n'arrive pas à faire ses devoirs. Il a envie de pleurer. Mais il sait que s'il pleure, il va s'prendre une branlée. 

Il se mouche doucement, dans sa manche. Il renifle. Il essaie de faire son exercice de grammaire. Il ne comprend rien. Il est pété de trouille. Il a peur.

Qu'est-ce qui lui arrive ?

Il vient de faire pipi sur le plancher de sa chambre, sur la chaise de son petit bureau. Son pantalon est tôt mouillé. 

Vite, vite !

Tout cacher et se changer. 

Il se met en pyjama et roule son pantalon et sa culotte en boule. Pchuit ! Sous l'oreiller. 

Non ! Ça va sentir mauvais. 

Où alors ?

Il hésite. Glisse le tout sous le lit.

Son père ouvre la porte. 
"Ça va, mon petit Thierry ?"
Oui. Oui. Ça va, Papa. Et toi ?"

Thierry est bien trop impressionnable. 

Il se raconte des tas d'histoires depuis que sa sœur est morte dans un accident de moto.

C'est Papa qui conduisait.

© SimoneRinzler | 16 décembre 2014 - Tous droits réservés  




12/15/2014

Souricette est autoritaire...

Souricette est autoritaire.

Elle veut plier le monde à son désir.
"Je ne comprends pas pourquoi ils continuent à faire comme ça !", répète-t-elle. 
Elle est persuadée qu'elle a raison.
Elle s'entête, elle répète :
"Mais pourquoi tu ne fais pas comme moi !?! C'est pourtant simple, non ?"
Elle entre dans des colères terribles, des arguties, des discussions et des disputes homériques.
Elle veut que tout le monde fasse comme elle.
Que tout le monde pense comme elle.
On dirait qu'elle ne comprend pas que le reste du monde n'est pas elle.
"Comment ça ?
Bien sûr que si que je comprends. C'est toi qui ne comprends rien !"
Souricette voudrait bien être gentillette, mais c'est plus fort qu'elle. Il faut qu'elle fasse sa cheftaine, faut qu'on fasse comme elle, faut qu'on pense comme elle !
"Tu n'y es pas du tout !", rétorque-t-elle.
"Moi, ce qui m'intéresse, c'est de forcer à penser. D'enseigner à penser. Penser contre le vent. Penser contre la pensée dominante, contre la doxa, contre tout ce qui devient une idéologie quotidienne dès lors que l'on ne voit plus que c'est en train de devenir une religion, contre toute adhésion innocente au dernier courant. Ce qui m'intéresse, c'est de faire avancer la pensée ! 

Ça te dérange ? Tu trouves ça autoritaire. Que penses-tu donc de ce qui t'es imposé et que tu adoptes comme un mouton sans jamais t'interroger ? 

Je ne dis pas qu'il faut s'interroger sur tout ! Là, pour le coup, tu deviendrais fou, vraiment fou. On ne peut pas s'interroger sur tout, sinon, on ne fait plus rien, on ne vit plus rien. On ne fait que penser, et il n'y a pas que la pensée dans la vie. Si on pense sans arrêt, à tout ce que l'on fait ou ne fait pas, on ne vit plus sa vie, on entre dans la sphère d'une intranquillité pérenne, on est en permanence sur le qui-vive, aux aguets, non pas de ce qui fait avancer la joie au cœur, mais aux aguets de ce qu'on pourrait encore chercher pour s'empoisonner davantage qu'on s'empoisonne la vie. 

Moi, ce qui me rendrait autoritaire, je ne vois pas trop ce que cela pourrait être, dans ma vie privée. Je n'ai rien à imposer à qui que ce soit. Rien. Tu n'es pas moi. Je ne suis pas toi. Tu le sais et je le sais. Moi, ce qui m'ennuie, c'est de continuer à te voir te faire du mal quand tu pourrais, un peu, au moins de temps en temps, essayer de te faire, sinon du bien, du moins, peut-être, un petit peu moins de mal. On dirait que tu aimes ton mal. Tu aimes ta maladie. Tu la chéris. Tu ne veux pas t'en défaire. Tu la berces, tu la dorlotes. 

Et quand on t'asticote un peu trop, tu fais ton "Je rentre dans ma grotte. Je vais très bien. Je suis très bien tout seul.
"Très bien, mon cul !" Si tu étais si bien que cela, tu ne nous en parlerais pas deux heures durant, à être au centre de nos discussions, à chercher toujours à argumenter, contre-argumenter, les bras croisés, fermé, le dos tendu, les épaules raides et le cerveau rigide, arc-bouté à ta rationalité. 

La rationalité, tu vois bien que cela ne marche pas. Si ça marchait, on ne serait pas là, à parler comme ça, et moi, à te paraître autoritaire. Tu n'aimes pas que l'on te tienne tête. Qu'on tienne tête à tes raisonnements foireux dont tu vois bien, tu sais bien qu'ils ne sont que mensonges à toi-même. 

Souricette est autoritaire ? En es-tu bien sûr ?

Et si Souricette était généreuse et voulait t'aider à penser autrement ? Pour ton bien. À sortir de tes schémas de défense. À penser par toi-même, vraiment penser, et non pas à penser à travers chaque nouvelle religion qui passe devant toi et te promet un bonheur auquel tu ne parviens pas. 

Ton malheur est juste d'être un peu trop intelligent, d'accorder trop d'importance à ta tronche.

D'être un orgueilleux de la pensée. 

de croire que tu penses, quand tu ne fais que suivre la secte de ceux qui se croient supérieurs, la sectes des SuperManS et SuperWomanS de l'ère, qui se tuent à se croire supérieur à tout et s'amenuisent de jour en jour, emprisonnés dans une fausse toute-puissance qui les achève, lentement, patiemment, tant qu'ils ne sont pas prêts à lâcher les illusuions qu'on leur a fourré dans le crâne, le plus souvent en toute bonne foi. On n'échappe pas à la société dans laquelle on vit. c'est très difficile d'y échapper; il faut pour cela vraiment prendre le temps de réfléchir. Accepter de se faire aider. Accepter de demander de laide. De dire : je suis tout petit, je suis fragile. Aide-moi ! Je n'y arrive pas tout seul !

Allez, ravale ta morve, ravale ta morgue. Tu vois bien qu'il n'en sortira jamais rien de bien. Jamais rien de bien n'en est jamais sorti.

Et pendant ce temps, ton corps dépérit, ton cœur se durcit, ta queue s'amollit, ton amour s'étiole. 

Elle se morfond de te voir si mal, ne sais plus comment t'aider. Tu ne veux pas être aidé.

Ton refrain, c'est comme le fils d'une amie, devenu chef d'orchestre, et qui, tout petit déjà, disait : "Moi tout seul !". Petit bonhomme ! 

Oui. Mais toi. Toi tout seul, tu vois ce que ça donne ? T'es fier de ce que tu fais ? De ce que tu te fais ? 

Moi, ce n'est pas tant que je sois en colère, comme tu l'as dit. Ce n'est pas une colère. Juste une incompréhension, comme j'ai été dans l'incompréhension, moi aussi, autrefois. Et comme je risque toujours du retomber. Sans le savoir. Sans m'en rendre compte. 

Accepte.

Accepte donc que ton mode de pensée est logique, mais qu'il est vicié. 
Que tu as besoin de l'Autre. 
Besoin des autres. 
Pour aller mieux. 

Ça les ennuie tellement de te voir souffrir tant, héautontimorouménos, bourreau de toi-même.

Arrête de te complaire dans ton romantisme sombre. Essaie un peu, ne serait-ce qu'un peu, d'écouter et surtout d'entendre ce que tes amis essaient de te dire et que tu n'entends pas. 

Écoute, entends ce que Souricette a à te dire. Tu la crois en colère. Elle se sent autoritaire. Pour un peu, elle se prendrait pour une nouvelle convertie qui cherche à te faire entrer dans sa secte à elle, dans son idéologie, sa religion personnelle. 

Elle se le demande. 
Sincèrement. 

Elle se demande si elle n'y va pas trop fort. 

Mais si tes amis, les amis de tes amis, les vrais, ne te disent pas ce qui est susceptible de te faire prendre conscience que tu t'enfermes et que tu t'enferres, qui donc te le dira ?"

Souricette et Souriceau y vont trop fort ?
Ils te paraissent agressifs. 
Ce ne sont pas eux qui t'agressent. 

C'est l'idée que tu pourrais avoir tort qui t’agresse. 
Si fort que tu serais prêt à mordre, à les mordre. 

Tu ne mords que toi-même. Et ton amour, qui dépérit et se soucie de toi, de vous, de votre amour. Sincère. Réel. Tangible. 

Elle s'étiole. Elle patiente. S'impatiente. Et toi, toujours, tu argumentes, tu parles, tu réfléchis.

Laisse-toi aller à écouter. Laisse-toi aller. Laisse-toi. Laisse. Là. Là. Détends-toi. Là. Là. Là..."

Souricette a abandonné la partie. Elle débarrasse. S'affaire. Range. Va, vient, volète, s'en va, revient. Elle ne tient pas en place. Elle s'enfonce dans le silence et l'activité. 

Sans le savoir, elle pense. 

Puis va s'asseoir dans son fauteuil.

La discussion, vive, argumentée, continue, à feu nourri. Souricette n'y prend plus part.

Actions speak louder than words, c'est sa devise, chaplinienne, qu'elle met en œuvre inconsciemment, machinalement, depuis qu'elle a cessé de se prendre la tronche avec la dispute, le plaisir de l'agôn, de la lutte linguistique. 

Ça ne l'amuse plus, d'avoir raison. 

Elle sait qu'elle peut faire mieux. 

Elle est lassée. 

Elle se retire de cette discussion qui ne mène à rien, chacun bien planté sur sa manière de voir. 
Tout est trop ancré. Il faudrait un miracle pour que ça décante, pour que ça évolue enfin. Elle sait que ce miracle arrivera. Que tout à coup, le ton baissera. Que ça se terminera dans la chaleur de l'amitié. 

Alors, elle laisse faire. Sans elle. Elle laisse Souriceau, l'inlassable, l'insatiable continuer à argumenter. Pied à pied. Terre à terre. Elle le laisse batailler. Elle sait que tout le monde l'aime bien, aime bien l'écouter, malgré ses manières parfois bourrues, parfois burtales. Ce n'est pas le genre de gars à te bercer dans l'illusion, ce gars-là. Un Souriceau, un vrai, Le Mauriceau !

Il est d'une patience ! Autoritaire ?, lui aussi ? Comme elle. Ni plus. Ni moins. C'est avec lui qu'elle a appris à lâcher du lest, à tenir le point, le point de l'amour. C'est contre lui qu'elle a appris à abandonner le terrain quand tout semble perdu, inutile, sans raison. 

Elle n'est pas aussi patiente. Peut-être-même, finalement, un peu moins ardente. 

Souriceau bataille. Ils sont deux. Ils se parlent. S'écoutent. Mais ne peuvent se convaincre. Beaucoup de respect, d'amitié. D'intelligence. Mais rien ne peut convaincre l'autre. La situation, en boucle depuis longtemps semble ne plus pouvoir évoluer. 

Puis tout à coup, Souricette te parle depuis son fauteuil où elle s'est installée, en spectatrice, en auditrice, attentive. 

Son ton a changé. Elle parle avec douceur. 
Avec autorité aussi. 
Elle sent que tu l'écoutes. 
Et que tu l'entends. 
Tout le monde s'est tu. 
Devant la clarté de la solution qu'elle a trouvé, en allant et venant, de la cuisine au salon, en cherchant comment se faire entendre, comment faire pour que tu puisses écouter et vraiment entendre. 

Moment magique. Silence des corps intéressés. Illuminés par la simplicité.

Tu lui dis : "Tu peux répéter ?". "Attends, tu peux répéter ce que tu viens de dire là ?" Non, elle ne peut pas.

Elle le dit : "Non, je ne peux pas.

Elle pense "Débrouille-toi", mais ne le dit pas. Elle pense que tu as entendu et que feras tout ce que tu pourras, si jamais la conversation ne reprends pas pas au départ. 

Elle ne veut pas perdre la magie de cet instant. Elle est épuisée. C'est venu sur l'instant. Ce n'est pas préparé. Elle a juste trouvé le chemin pour que tu entendes.

Elle n'est pas autoritaire. 

Elle veut juste t'aider à penser. 
C'est ce qu'elle sait faire de mieux.

Là, maintenant, elle se repose. 
Elle espère. 
Que tout ira mieux. 
Que tu iras mieux. 

Elle hausse la voix, souvent, puis elle la baisse, parfois.

Et quand baisse la voix, passe le message. 

Débordant. 

De.

Bienveillance.

© Simone Rinzler | 15 décembre 2014 - Tous droits réservés 

Série Espèces de P'tits Contes - A L'Université de Tous Les Moisir-s

Et sur l'établi de L'Atelier de L'Espère-Luette

On ne devrait pas, mentir aux petites filles, on ne devrait pas...

On ne devrait pas mentir aux petites filles.
On ne devrait pas.

Tu as menti à tes enfants.
Jolis mensonges,
Pieux mensonges,
Mignons mensonges,
Toujours mensonges.

On ne devrait pas mentir aux petites filles.
On ne devrait pas.

On lui a dit : "Le Père Noël te regarde. Il voit tout ce que tu fais."
Elle a compris : "Où que tu ailles, quoi que tu fasses, tu n'es pas libre. Je te vois et je surveille, je sais tout ce que tu fais."

On lui a dit : "Le Bon Dieu te regarde. Il voit tout ce que tu fais."
Elle a compris : "Où que tu ailles, quoi que tu fasses, tu n'es pas libre. Je te vois et je te surveille, je sais tout ce que tu fais."

On lui a dit : "Ta maman qui t'aime, elle te regarde, te voit grandit grandir. Quand tu seras grande et que je serai vieille, tu t'occuperas de moi, dis-moi ? Hein ?, dis-moi ?, tu t'occuperas de moi ?, hein ?dis-moi ?"

Lâche-moi, Maman, avec tes mensonges, lâche-moi. 

Tu ne m'as pas faite pour que je m'occupe de toi. 
Tu m'as faite parce que tu as eu envie de baiser avec Papa.
Pas pour que j'apaise tes frayeurs de gamine traumatisée de guerre.

T'es trop lourde, Maman, je ne peux pas te porter. 
Non, je ne suis pas faible.
Je suis forte.
J'ai la force de t'éviter d'alourdir mon fardeau.
J'ai la force de me soigner.
J'ai la force que tu n'as pas eue.

Ne m'en veux pas, Maman, tu ne me vois pas.
Tu ne me vois pas souvent.
Je ne supporte pas ton regard.
Il m'empêche de vivre. Il m'empêche d'être.

Même encore maintenant.
Que je deviens, comme toi, une vieille dame.

Je n'ai pas supporté tes mensonges.
Je ne supporte pas.
Je ne porte pas.
Le monde.
Avec.
Ta croix.

Je vis, 
Je vis. 
Le plus loin de ton regard.

Ton regard me crève.
Ta surveillance me crève.
Je t'ai ôtée de ma tête.
Tu n'y es plus à chaque instant.

J'ai pris ma liberté il y a bien longtemps.

Sauf à Noël,
A chaque Noël.
Crevure de Noël.
Quand tu veux qu'on.
Quand tu veux, con.
Fasse semblant.
D'être une belle.
Famille unie.
Tous bien unis.

On ne devrait pas mentir aux petites filles.
On ne devrait pas.

On lui a dit : "N'accepte pas de bonbons d'inconnus. Aime ta famille. 
Elle a compris : "Si ton Tonton te montre ses bonbons, n'en dis rien a ta famille, et puis, de toutes façon, Le Petit Jésus le voit, avec son Petit Jésus à la main. Il le punira. Ne t'en occupe pas. Ne dis rien. Ça reste dans la famille. Ne dis rien. Pas même à ta Maman. Elle l'aime tant, son Petit Frère."

On lui a dit : "Ne sors pas. Ne joue pas avec les gosses des rues. Le danger est dehors."
Elle a compris : "Si ta Tantine est internée, ce n'est pas de sa faute, tu es grande maintenant. Tu es grande maintenant. Tu es grande maintenant. Tu es grande maintenant. Tu. Es. Grande. Maintenant."

On lui a dit : "Sois sage, sois une brave fille."
Elle a compris : "Si tu désobéis, tu seras maudite, privée de paradis, Maman ne t'aimera plus, laisse-toi faire, laisse faire, allez, vas-y crève, crève, la Gentille, crève. Vite fait. Bien fait.

On ne devrait pas mentir aux petites filles.
On ne devrait pas.

© Simone Rinzler | 15 décembre 2014 - Tous droits réservés 



12/13/2014

Fini de rire... Fin du plaisir ?

Fini de rire. L'Espère-Luette s'est envolée. Elle n'écrit plus sur son blog. Mais que lui arrive-t-il donc ?

Fini de rire. De s'amuser. Le devoir s'impose sans y avoir été convié. Fille de devoir, L'Espère-Luette ?

Fille de joie. Fille de rire. Se pourrit la joie. La joie d'écrire. La joie de rire. 

Y aurait-il un fautif, quelqu'un quelque part, qui serait à l'origine de sa perte de joie ? 
Personne, vraiment.

- En es-tu sûre ? Sûre et certaine ? 
- Sûre et certaine.

- Tu en es bien sûre ? Et ce directeur de revue qui a fait ton bonheur il y a deux jours, tu l'as déjà oublié ?
- Non, je ne l'ai pas oublié. Il m'a demandé. Il m'a proposé. Il m'a incitée

- À quoi ? À quoi ?

- À publier, c'te blague ! Tu ne crois tout d'même pas que j'fais tout c'la pour n'pas me faire remarquer, tout d'même ?

- Ben, alors, t'es contente ?

- Ben, oui, bien sûr, que j'suis contente. Mais tu vois, là, il est huit du mat', j'suis réveillée depuis cinq ou six heures du mat', j'ai mal dormi. Je n'ai pas cessé de m'réveiler, y'a quelque chose qui m'turlupine...

- Et tu crois que ça aurait à voir avec le garçon ?

- Oui et non. Tu connais ma peur panique de publier en mon nom. Ce n'est pourtant pas faute d'écrire ! Ça fait plus de vingt ans que j'écris. Même des bouquins entiers. Et que je ne publie pas. Que quelque chose me bloque, m'empêche de publier en mon nom. Oh ! J'ai bien publié en mon nom. Des tonnes d'articles pour ma recherche. Des trucs de plus en plus chiadés. Et même un gros bouquin sérieux de philosophie politique et stylistique sur la parole manifestaire dans le monde anglophone au XXe siècle. 
Mais au moment de me décider à publier. Rien. Le trou. La panique. L'horreur. La trouille invalidante. La trouille impuissante. Une trouille phénoménale. Là, je ne me sens plus géniale. Ça me rabaisse les ardeurs hubristiques, j'ai le narcissisme en berne, morne, débandé. Finie la fille débridée. Ça doit être pour cela que je me suis intéressée à ceux qui avaient le courage de sortir de l'ombre du silence pour laisser filer leur parole de revendication. Pour les autres. Parce que je suis incapable de revendiquer pour moi.

- Toi ? Incapable de revendiquer pour toi ! Non, mais tu veux rire, ma pauv'fille ! T'es toujours là, à la ramener, à nous faire chier avec ce que tu veux écrire, ce que tu es en train d'écrire, et au moment de te faire publier, pour une fois qu'on vient de chercher, tu r'nâcles, tu r'naudes, tu fais ta finaude, tu finasses, tu fais ta pétasse. Non, mais, t'as vraiment un truc qui tourne pas rond dans ta p'tite tête, ma pauv'fille ! Tu fais une thèse sur le passif anglais, tu en déduis qu'"il y a de l'actif dans le passif", que passiver, c'est ne pas se mettre en avant, mais qu'à la première personne, c'est un moyen de timide pour se remettre sur le devant de la scène, comme dans I like to be asked, I want to be loved et même I want to be loved by you, just you, nobody else but you, et voilà que là, on te demande et que tu freak out, que t'as envie de te casser sans demander ton reste ! J'vais t'dire un truc. Tout ça, c'est des trucs qu'on t'a mis dans la tête. Tu sais bien que tu le sais bien. Eh bien, pour une fois, agis comme un homme, toi qui t'es toujours enorgueillie de faire comme un homme. Fais pas ta gourdasse et envoie ! Allez ! Envoie-leur le bois !

Mais, tu n'as vraiment rien compris, toi ! Bien sûr, que j'vais envoyer le bois, la purée, la sauce. Et qu'ça va faire mal. Je l'sais bien que c'type a du flair. Ce n'est pas d'mon talent que j'doute. Tu verras quand le texte que j'ai écrit sera publié. Noooon... Pas çui-ci ! Ça, c'est juste pour me calmer les nerfs, et pendant c'temps-là, j'm'entraîne à faire des dialogues romancés, ce que je n'avais pas encore vraiment fait. Tu sais ce que ça me rappelle ? Tu sais vraiment ? La fois où j'ai eu la pire, enfin, la meilleure trouille de ma vie. Une trouille surmontée. Quand j'ai rencontré Mon Prince Qui, etc. Et qu'il a voulu que je vienne habiter chez lui. Vouloir quelqu'un à ce point, ça m'avait foutu la trouille. Mais une trouille ! Dingue ! J'ai failli filer. C'était il y plus de trente ans. Tu sais que j'ai toujours fait en sorte de surmonter mes peurs. À tel point qu'on dirait que ma vie, ce n'est qu'une succession de surmontages de trouilles en série. Là, j'étais peinard, en r'traite, en attente de rien, enfin au calme, je dormais bien, je baisais bien, je riais bien, j'souriais bien. Et paf ! Ce type me propose de publier un truc dans sa r'vue en ligne, un truc hyperconfidentiel que personne ne lira jamais, je le sais bien, et v'là qu'je m'fais ma mijaurée, ma timide, mon infantile, que, d'puis cette nuit, j'en dors plus. Je reconnais bien les symptômes, va : j'avais les mêmes quand je faisais de la recherche. Oui, et je sais ce que tu vas m'dire ! Que j'ai surmonté. Ouais. J'ai surmonté. Avec brio, même. Enfin... Pas au début, il m'a fallu le temps de m'habituer. De peaufiner mon savoir-faire, mais là, j'ai quand même cette expérience-là derrière moi. C'est pas un p'tit burnout de rien du tout, tout juste quelques années d'horreur entre avant et après, qui va m'faire oublier tout ça. Alors, publier, oui, bien sûr, je vais le faire. Mais il m'en coûte. Il m'en coûte.
...
Bon, allez, je ne réfléchis plus, et je poste sur mon blog. C'est à ça qu'il me sert. À surmonter ma trouille d'être publiée tout en satisfaisant mon désir d'être publiée pour être lue.
Et reconnue. 
Mais ça... C'est encore une autre histoire. C'est même un demi-chapitre de mon bouquin impublié sur la parole manifestaire. Mémoire et promesse, reconnaissance et parole inaudible sont au coeur de la parole de revendication. Ça t'en bouche un coin, hein ?, que j'puisse en parler si facilement qu'ça et que je ne puisse pas le réécrire pour le publier, c'truc-là. Oui, comme si je n'arrivais toujours pas à me prendre au sérieux. Comme si cela m'était interdit. À moins que ce ne soit encore la fatigue subséquente au burnout ? Tu sais, ce truc, ça te déglingue bien son bonhomme, même qu'il est une femme, euh c't'homme.

- Euh, dis donc... Tu vas tout d'même pas lui infliger l'autofiction de ta trouille à deux balles, quand même ?

- Ben, non. Non, mais, pour qui tu m'prends ? Bon, allez, la crise est passée. J'vais r'tourner m'coucher sans réveiller Mon Prince Qui, etc., et qui sait ? Peut-être que la joie reviendra. Rien d'tel qu'un bon coup d'pine dans l'cul pour t'remett'e les idées en place ! La névrose, ça va bien à p'tites doses, mais, comme ils disent, faut savoir consommer avec modération. Sinon, ça use trop les neurones, et moi, là, ben, j'en ai b'soin, de tous les miens. Faut qu'j'me remue la méninge. J'ai des choix de textes à faire dans la semaine, moi !

- Sacrée Solange, va !

© Simone Rinzler | 13 décembre 2014 - Tous droits réservés 

Allez ! 
Envoi ! 
Il sera bien temps de corriger plus tard. Faut pas bloquer l'impulsion. Ça ronge l'estomac, ruine les artères et bloque la joie.
Clic !