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mercredi 8 avril 2015

#MoocDQ3 3156 20150407 Tout a commencé avec les premiers doutes. Elle avait pris quelques jours de vacances bien mérités, sans écrire, après une semaine de vie personnelle particulièrement échevelée dont elle ne souhaitait rien révéler…

3156 20150407 Tout a commencé avec les premiers doutes. Elle avait pris quelques jours de vacances bien mérités, sans écrire, après une semaine de vie personnelle particulièrement échevelée dont elle ne souhaitait rien révéler…

Tout a commencé avec les premiers doutes. Elle avait pris quelques jours de vacances bien mérités, sans écrire, après une semaine de vie personnelle particulièrement échevelée dont elle ne souhaitait rien révéler. La métafiction ne pouvait rejoindre l’autofiction jusqu’au bout. Elle écrivait de la fiction. Elle se nourrissait du réel, du vécu, mais ne réglait pas de compte avec son présent. Elle le vivait. Elle en acceptait les hauts et les bas. Elle connaissait bien ses défauts et ce qui la tourmentait. À l’issue de ces quelques jours de grand week-end prolongé à la campagne, elle était contente d’avoir mis au propre son manuscrit. Elle y avait travaillé deux jours durant. Non qu’il eut fallu tant de travail, mais elle avait profité de son repos, du calme de la campagne, de ceux qui avaient partagé ces quelques jours de bonheur calme avec elle. Au moment de reprendre son manuscrit, elle se sentait perdue dans une intrigue qui ne lui plaisait plus, ne lui correspondait plus. Avant d’écrire et de reprendre ses anciennes habitudes depuis le début de l’écriture de cette histoire d’amour en amitié, elle avait eu tout le temps de penser, de repenser à ce que ce travail représentait pour elle. Elle avait pu se le formuler, dans sa tête. Il allait être temps de le formuler par écrit, de mettre des mots précis sur le phénomène, sur ce qui lui était arrivé.

Elle avait le sentiment d’être parvenue à son terme. Elle n’avait plus rien à dire ou à faire pour terminer son roman. Elle savait à nouveau où elle allait, et elle se rendit compte qu’elle était allée exactement là où elle souhaitait aller. Elle l’avait enfin son roman inséré dans un roman. Elle avait tenté une expérience hors de son chemin tout tracé, elle avait fait une jolie sortie de route qui l’avait détournée de ce qui était en train de se terminer et qu’elle n’avait pu terminer car elle était passée trop vite à autre chose. Mais ce qui la tenait était resté. Et était là, et bien là.
Elle savait qu’elle avait trouvé son style. Elle se savait écrivain. Elle était rassurée. Elle s’était aussi reposée. Et remise de ses terribles et énormes émotions de la semaine passée. Elle avait craint pour la vie de celui qui lui avait toujours été si cher. Avait-elle été une dure mère, bien trop dure ? Elle ne se le demandait plus. Elle avait vécu, subi, navigué au milieu d’une mer déchaînée, avait dû, une nouvelle fois, faire face à une mère déchaînée, résisté à la tempête. La dure-mère avait été touchée. Elle avait dû faire face à des trombes de sentiments contradictoires. Elle avait fait ce qu’elle avait à faire, comme elle l’entendait et avait continué, tant bien que mal. Plutôt mal, pas très bien, dans l’attente d’une mort annoncée par un ouragan en furie. La mort n’était pas au rendez-vous. Elle se moquait de l’annonce par des furies et des trombes. Elle avait besoin de garder la tête froide et d’agir en conséquence, malgré sa souffrance et le réveil de sa terreur, de la terreur absolue, la mort d’un enfant, de son enfant adulte, responsable de ses actes et irresponsable, comme nous tous, de l’heure de sa mort, non programmée. Elle avait été une bien douce mère. La tempête s’était calmée. Elle avait eu la chance de pouvoir prendre du repos, du calme, de la distance, de se reposer tant qu’il lui avait fallu, jusqu’à ce que, l’ennui enfin venu, elle put se promener et arpenter les chemins pentus de sa campagne, se rasséréner à coups de pédale par les monts et les vaux du pays vallonné. Elle savait prendre le repos dont elle avait besoin, sans se forcer, résister aux appels à se forcer qui la tuaient physiquement pour mieux y répondre quand elle était enfin prête. Elle savait enfin dire ce qu’elle souhaitait, vraiment. Du modéré. Du pas trop. Du juste ce qu’il faut. Elle avait fait ou non fait, juste ce qu’il lui fallait. Elle avait refusé d’ajouter à la plénitude. Cela lui était toujours rude à expliquer, ou plutôt à faire comprendre. Elle n’avait pas besoin de trop-plein, juste de trop bien. Elle n’était pas une goulue. Elle avait trouvé sa mesure. Elle allait en mesure, selon son propre tempo. Tantôt allegro, tantôt moderato, ce matin vivace, hier soir lento, diminuendo. Elle ne craignait plus les métaphores. Elles les choisissaient. Ses deux dernières lui rappelaient ses premiers émois musicaux Une Nuit sur le Mont Chauve et Le Hollandais volant, son premier amour de musique classique, furioso et adagio, jusqu’à la résolution, l’apaisement. Elle était revenue à ses amours d’enfant, ses amours d’adolescente plutôt, ce qu’elle avait tant aimé, avant d’être brisée, avant la rencontre avec celui qui allait la fracasser, durablement, et à répétition, bien après l’éloignement. Après la fureur, la tempête, l’accalmie était venue. Elle avait tant attendu ce moment. Elle ne croyait pas qu’elle retrouverait sa fraîcheur et son bonheur innocent. D’avant sa propre catastrophe naturelle.
Ce matin, elle avait résolu le mystère de son roman. Elle y pensait déjà depuis quelques temps, ayant oublié sa propre explication de ce mystère qu’elle ré-oubliait au fur et mesure qu’elle écrivait, elle s’était prise au jeu, s’était laissée faire, avait consenti à enfin se laisser faire, à participer, à ne pas se croire supérieure, à se confronter à sa difficulté, avec humilité, le nez sur l’humus du terreau travaillé, mal préparé, bêché et labouré. L’humilité, c’était le nez sur l’humus, le contraire de l’hubris, de la toute-puissance, des grandes envolées quand tout paraît simple, que l’on fuit les passages obligés et que l’on suit sa seule volonté, sans se confronter, ni aux autres, ni à la difficulté.

Quelques jours à peine auparavant, elle avait failli publier un segment critique, mais ne l’avait pas fait. Elle sentait que ce segment avait une raison d’être, mais qu’il n’était pas encore temps de le faire apparaître à ce point du récit. Elle l’avait gardé. Pour plus tard, « Por on sait jamais » disait son vieux grand-père polonais qui avait survécu à la Shoah, ou un des ouvriers tailleurs immigrés, l’italien, un des italiens, l’espagnol, y en avait-il un ?, le yougoslave, elle ne savait pas de qui était ce mantra gentiment moqueur apparu dans les années d’abondance relative de ces travailleurs exilés.
Voilà où elle en était quand elle avait failli, une première fois, abandonner, détruire tout l’édifice patiemment et ardemment construit. Elle avait même ajouté une précaution oratoire :


#MoocDQ3 3156 20150331 0402 Elle se mit à penser : "Si c'est gratuit, vous êtes le produit". Mais qui pourrait bien prendre en charge ce bout de récit qui n'est même pas du récit et le ralentit ?...


Mais qui pourrait bien prendre en charge ce bout de récit qui n'est même pas du récit et le ralentit ?... Et où le placer ?
Elle se mit à penser : "*Si c'est gratuit, vous êtes le produit*".
Elle commençait à comprendre où se situait le problème. Le virtuel accompagne la massification. Et qui dit "*massification*", dit "suivi moindre*" de l'évolution individuelle. Il y avait une forme de collectivisme qu'imposait le capitalisme triomphant aux corps et aux cœurs souffrants, "*brutalisés*".  Quelque chose lui manquait depuis le début. Elle avait tenté, par tous les moyens de contourner la difficulté. La difficulté était là, et bien là. Et c'est précisément là que ça bloquait.

L'atelier était virtuel. Elle ne dépendait que du bon vouloir, ou du temps, ou de l'envie des autres stagiaires, virtuels, éloignés, sans réel contact personnel, sans corps à corps vivants "*in vivo*", "*in praesentia*", non séparés par l'impersonnalisation de l'écran, dépersonnalisant, partiellement seulement. 

Elle avait projeté de raconter l'histoire d'un atelier sans animateur, d'un stage dont le groupe, laissé à lui-même faute d'encadrement, en raison d'un incident, d'un accident sans intérêt aucun, d'un groupe qui allait s’organiser en micro-société autour d'une activité aimée et choisie. Un groupe de gens ayant un intérêt commun pour la lecture, l'écriture, voire l'art et dont les différences et les sensibilités proches parviendraient à s'apprivoiser, à fraterniser, à sororiser, à s'aimer, se défier, s'unir, parce qu'ils allaient, sans l'avoir voulu, se retrouver à occuper seuls leur temps de loisir autrement que prévu. Un Anti Loft®, une Anti Star Ac'®, un Anti Koh-Lanta® avant l'heure par choix de vacances en groupe sans concurrence aucune. Un voyage statique dans un lieu de stage magnifique, pendant quelques semaines d'été. L’histoire germait dans sa tête depuis des années. 

Elle n'avait commencé à y travailler sur fichier que depuis plus d'un an. 

Elle s'y était mise plus sérieusement, profitant de rattraper le wagon d'un train qui n'allait pas vers sa destination. Elle était en partance. elle était partie, mais elle comprenait qu'elle n'arriverait pas en même temps, ni à la même gare. Elle essayait, une fois encore d'entre dans un vêtement "*taille unique*". "*Taille unique, taille, merdique*", répétait-elle toujours mi-plaisante, mi-acide, à la vendeuse de confection à bas prix qui tentait de lui faire croire que la robe lui allait parfaitement et qu'accessoirisée, avec une ceinture, un foulard ou quelque étole ou écharpe négligemment jetée, elle en jetterait avec cette robe qui n'était pas à sa mesure, à des soirées où elle ne se rendait jamais . Elle n'allait pas à des soirées. Elle n'allait jamais à des soirées. Elle ne "*s'habillait pas*". Elle était toujours habillée quand elle travaillait et depuis qu'elle ne travaillait plus, elle avait fini par ne plus jamais, ou presque "être habillée", pas même maquillée. Elle se promenait maintenant le plus souvent "*sine ceram*", sans cire, sans rien pour arranger sa présentation, sans préparation préalable d'un *ethos* de présentation communicationnelle. Elle n'allait pas jusqu'à le revendiquer ouvertement, elle ne militait guère pour elle-même que sur le mode de "*Regardez-moi, j'ai besoin d'être aimée pour ce que je suis, pas pour ce que vous voulez que je sois*". Mais elle ne cédait pas aux injonctions de la communication dont les femmes, plus que les hommes, avaient fait les frais à l'ère moderne. 

Il lui avait fallu être moderne. résolument moderne. Elle s'était retrouvée dans cette publicité pour une huile tous usages où de jeunes femmes, fort appétissantes modèles de Rubens à la mode publicitaire du XXe (siècle, pas arrondissement !), décharnées, gaies et enjouées, déclaraient, en chantant tout en faisant la sauce de la salade fraîche et croquante qu'elles voulaient tout : 

*Le tra-vail, les en-fants, 
la jouis-sance, la puis-sance, 
et la cui-sine fine, 
"ON vEUt tOU-OUt !...*

Elle avait, comme les autres, critiqué le modèle, tenté de s'en dégager. Rien à faire. Sa condition féminine, sa féminité lui collait à la peau. Elle n'en voulait pas, de cette condition-là. Elle en jouait sans en jouer, se croyait exceptionnelle, originale, faisait donc... comme toutes les autres. Une vraie petite femme française. Cela l'avait toujours marquée quand elle voyageait ou rencontrait des femmes d'autres pays, même, apparemment, de pays voisins ou du même pays. Elle butait toujours sur ce qui faisait ce que l'on avait appelé l'« exception française ». Et si l'on pensait à cette expression en termes de genre, il n'y avait pas exception. Elle le constatait dans les voyages organisés qui rassemblaient, à l'étranger, des français en voyage, en groupe. Il y avait une forme de communauté qu'elle avait toujours niée, mais qui existait et résistait à ses tentatives de résistance : "et femme, et française". Le package. « Deux-en-Un ».

Sans cire, « sine ceram », sincère. C'était l'origine du mot. Sans apprêt. Sans préparation. Comme dans cette publicité de l'an dernier, elle venait "*comme elle était*". Pas de conseiller en communication, pas de cahier des charges pour bien passer face aux autres. Elle était ce qu'elle était. Elle n'allait pas rejouer la comédie du jeu social qui l'avait étouffée toute sa vie. Elle était née sans maquillage, nue comme un ver. Elle tendait à retourner, sans cire, sans apprêt, sans apparat, presque nue comme un ver. 

Elle avait beaucoup pensé à la mort. Sa peur de la retraite cachait mal sa peur du vide, du grand néant, de l'anéantissement général qui attendait tous les vieillisssants, les sénescents. 

Elle n'avait pas encore terminé sa quête existentielle. Celle-là commençait à peine. Elle avait fait vœu d'écriture. Elle écrirait jusqu'à sa mort. la mort la prendrait en pleine rédaction de quelque nouveau texte. Pas nécessairement face à son clavier, dans l'acte même d'écriture, mais pendant un de ces temps longs de l'écriture où l'on peut dire : "Je suis en train d'écrire un livre", alors même que, sur le moment même, on n'est pas à proprement parler en train d'écrire mais bien plutôt de parler, d'en parler, de parler de l'écriture d’un livre. Je suis en train d'écrire un livre." "*I am writing a book, even if at the moment, I am talking to you, explaining that the BE- V-ING aspect does not necessariliy means 'right now', 'at the moment' when I am telling this". Ce qu'elle avait enseigné presque toute sa vie à l'université de la forme en -ING, pas toujours "*en ce moment*", pas toujours "*progressive*" (mais là, oui, il s'agissait bien d'une activité en cours de progression, mais attention, sur un temps long : l’écriture d'un livre n'a pas la même durée, le même aspect de temporalité que la chute subite d'un trottoir, tout dépend de l'aspect lexical du verbe. Instaure-t-il une idée de durée, et si oui, de durée brève ou de durée longue ?). 

Serait-ce un roman, une nouvelle, un essai ou la réécriture de son Grand Œuvre passé, elle ne pouvait le savoir. Personne ne connaissait à l'avance l'heure de sa mort, et elle espérait que cela soit le plus tard possible. Elle commençait tout juste à s'amuser, à bien vivre, à retrouver son ancienne joie de vivre, à n'en faire qu'à sa tête, sans oublier de se choyer, de s'aimer, de s'admirer, de continuer à se remonter le moral, des fois qu'il aurait envie de se refaire la malle, une fois encore.

Elle ne parvenait pas à trouver ses marques.

Peu de retours des stagiaires. Peut-être trop peu de projets communs dans les genres littéraires présents. Des retours peu satisfaisants. Infiniment trop peu. Bien assez pour son argent. Elle n'avait rien payé. Elle n'était pas volée. Cela confirmait aussi ce qu'elle pensait de l'enseignement virtuel, des MOOC, Massive Online Open Course(s) que l'université tentait d'imposer pour des raisons économiques. Enseigner correctement, transmettre, à de petits groupes en gardant toute l'attention nécessaire, tout le suivi personnel de chacun demandait du temps, de l’argent, une disponibilité que le travail en très grande collectivité rendait infructueux. 

Par ailleurs, elle n'était pas le cœur de cible. Elle le savait. Elle avait déjà écrit. Beaucoup. Énormément. Pendant plus de vingt ans. Rien dans le domaine de la fiction, certes, mais avant d'être écrivain, elle avait revendiqué, clairement revendiqué une chose : celle du statut d'*écrivant*. Elle n'était pas bloquée dans sa capacité à écrire. Mais elle ne parvenait pas à publier et malgré ses interrogations à ce sujet sur des années, n'avait toujours pas trouvé pourquoi quelque chose en elle se refusait, irrémédiablement, à se faire publier, à se rendre publique. Peut-être n'avait-elle jamais écrit ce qu'elle voulait vraiment. peut-être attendait-elle que quelque chose de son propre choix, sans contrainte extérieure, s'impose, avec évidence. Elle craignait le succès. La première place, la dernière marche. Sa terreur de la mort, les premiers seront les derniers. Elle avait été beaucoup plus abîmée par la religion qu'elle ne le prétendait. Par ses origines, modestes, cachées, par les vieux proverbes "*Pour vivre heureux, vivons cachés*". Elle savait bien qu'elle ne pouvait pas rester cachée. Elle en crevait d'être cachée. elle faisait tout pour être sur le devant de la scène. Peut-être mourrait-elle sans savoir de quoi il retournait, vraiment. Mais elle aurait passé bien du bon temps.


© Simone Rinzler | 31 mars - 4 avril 2015 - Tous droits réservés
Elle voulait reprendre la direction de son récit. Elle avait besoin de se sentir plus libre. Libre, pourtant, elle l’était. Mais elle s’imaginait toujours attachée à quelque fil invisible qui la retenait. Mais rien en fait ne la retenait. Quand elle avait une idée, elle s’y tenait. Sans s’entêter. Mais en tenant le point de ce qui lui tenait à cœur. Tenir le point. Son impératif catégorique. Son histoire était une histoire sans histoire, une métafiction à substrat philosophique. Elle en connaissait les embûches. Il ne lui fallait pas paraître trop didactique. Il fallait mettre du miel dans son amertume, façon de dire mettre de l’eau dans son vin. Elle préférait passer pour amère plutôt que pour alcolo. Elle avait ses raisons. Elle n’avait que trop connu les ravages de l’alcoolisme. C’était une de ses craintes les plus ancrées. Elle se tenait à son projet. Son projet initial.

Mais depuis quelques jours, elle voyait trop ce que ce projet recouvrait, ce qu’il cachait. Il n’en devenait que plus nécessaire, pour passer à autre chose, se débarrasser de ce qui bloque et gêne, pour se glisser en douceur, vers une nouvelle activité, une autre manière d’apprécier la vie.

Elle ne se souvenait plus comment ce projet de roman d’atelier d’écriture situé dans un stage était né, ni comment par la suite, il s’était transformé en histoire d’amour en amitié.
Elle se souvenait bien que vers la fin de son activité de choriste puis de chanteuse d’ensemble vocal, avant d’abandonner alors qu’elle commençait à ne plus y être aussi à son aise car elle ne pourrait jamais évoluer vers la direction de chœur, faute de formation initiale (et d’un métier très prenant et passionnant), elle avait déjà pensé à écrire un roman traçant les liens extraordinaires qui se nouent quand des êtres humains pratiquent une activité aimée en commun. La musique était son domaine, mais elle se sentait plus forte avec les mots qu’avec les notes. Elle y avait été formée depuis bien plus longtemps, elle savait que dans ce domaine, elle pourrait profiter d’une autonomie suffisante pour ne jamais se sentir imposteur, ne jamais se sentir insuffisante, non légitime, ne jamais se sentir à la traîne, à la remorque de quelqu’une. Il lui aurait fallu presque toute une vie pour se mettre à ce qui était, elle, ce qui était en elle, ce pourquoi elle n’avait jamais besoin de demander l’avis de quelqu’un parce qu’elle savait où elle allait, ce qu’elle faisait et que si elle ne le savait pas, elle acceptait d’errer, car elle était chez elle et savait qu’elle ne s’y perdrait pas, ne dépendrait pas de l’un ou de l’autre. Il lui aurait fallu presque toute une vie pour se mettre à ce qui était « elle » ce qui était en elle, ce pourquoi elle n’avait jamais besoin de demander l’avis de quelqu’un parce qu’elle savait où elle allait, ce qu’elle faisait et que si elle ne le savait pas, elle acceptait d’errer, car elle était chez elle et savait qu’elle ne s’y perdrait pas, ne dépendrait pas de l’un ou de l’autre. Elle avait enfin trouvé son réel bonheur, en dehors du travail. Elle avait enfin apprivoisé sa crise de sénescence. Sa dépression de retraite, elle l’avait affrontée. De front. De face. Frontalement. Elle avait accepté l’ennui, le vide, la peur du vide, elle avait tentée de se vider de son vide, qui n’était qu’un trop plein de ce qui n’était pas elle, ce qu’elle aimait et ce qui lui tenait à cœur. Elle s’était délestée, poids après poids, de tout ce qui l’empêchait de prendre de l’altitude, de prendre son envol, le sien, pas selon le conseil de l’autre, le conseil des autres. Selon son cœur, selon son instinct. Sa conscience. Et son intelligence. Selon sa morale. Selon sa morale politique. Surtout.
Elle ne se posait plus de questions, n’avait plus peut de s’ennuyer, n’avait plus peut de son vide.

Elle avait fait le tour du faux-vide, s’était vidée du trop-plein, elle se sentait pleine d’entrain. Pas d’entrain forcé. Elle était plutôt pleine d’allant. Elle allait de l’avant. Il était peut-être temps de clore ce roman et de le retravailler. Mais elle continuerait de jouer le jeu. Ce qu’elle devait n’était plus tant ajouter que retrancher. Elle y était prête. Réécrire le début, trouver un début, modifier quelque peu les scènes trop longues, trouver un moyen d’entre en matière avant de tout poster.

Elle se rendit compte cependant qu’elle s’était un peu perdue en chemin. Elle avait omis d’expliquer ce qui l’avait frappée dans le sujet de ce roman. Elle avait voulu écrire une histoire d’amour en amitié parce qu’elle avait un très gros chagrin ‘amour en amitié. Elle venait de vivre une terrible rupture. Elle s’était détournée de ce qui l’avait fait souffrir. Elle avait tant aimé l’université où elle avait passé ses vingt dernières années de travail, la moitié de sa carrière d’enseignante d’anglais. Elle y avait tous ses amis. La rupture l’avait privée de tous ses amis. Elle s’était retrouvée seule, seule avec son mari, sa famille, les amis, la famille de son mari, plus rien ou presque de son côté. Elle s’était sentie amputée. Elle savait qu’il fallait couper. D’un coup brusque. Sans espoir de retour. Elle faisait le deuil de sa vie à l’université. Elle avait même retardé le moment de recontacter ceux de ses amis qu’elle avait conservés. Malgré les promesses à eux faites. Elle ne se comprenait pas sur le moment. Elle sait maintenant qu’elle en avait besoin, quelle devait prendre le temps que la douleur s’estompe, ne pas rallumer sa chaudière trop tôt, avancer davantage sur son roman, les recontacter quand elle serait enfin remise d’aplomb. Elle se sentait d’équerre. Elle se tenait droite. Elle avait fait tout son chemin de croix et en avait terminé au lendemain du Lundi de Pâques de cette année. Elle avait retrouvé son autonomie. Elle était prête à publier. En son nom. Enfin.
La crise était terminée.
Elle était soignée.
D’elle, elle avait pris soin.
« Tsoin. Tsoin. », résonne au loin. Elle s’y laisse à peine aller, à regret, malicieuse.

Elle n’alla pas se goinfrer de Tagada, ni de tsoin tsoin. Elle n’en avait plus besoin.
L’air était redevenu serein.
On est bien.

Elle entendit au loin, au fin fond de sa tête une vieille chanson de son enfance, quand sa mère donnait le bain à son petit frère, avant la, avant les, catastrophes, en tous genres : Ah ! C’qu’on est bien quand on est dans son bain ! On fait de grosses bulles, on joue au sous-marin ! Ah ! C’qu’on est bien quand on est dans son bain ! Ta-dan, Da-dan Dan-dan, dlan-dlan-dlan-Dlang !
La musique était à nouveau entrée dans sa tête. Elle s’était surprise la veille à chanter d’une belle voix redevenue plus claire, un air de son répertoire de chant, un air de joie, un air de rien, elle ne sait plus lequel, un air de Je suis bien, un air de Je chante, la voix claire.

Le voile de la voix s’est levé. Le voile de la dépression s’est envolé.

J’écris comme je chante.

J’écris comme j’ai chanté. La première personne est revenue. Le besoin de mise à distance a disparu. Je vais pouvoir reprendre la fin, puis le début, de mon manuscrit, de mon gors chagrin d’amour en amitié de l’université et du chant désormais abandonnés, au profit de ma propre petite musique, de jour comme de nuit.

Elle écrit comme elle chante.

Elle écrit comme elle a chanté.

Le besoin de mise à distance a disparu. Elle va pouvoir reprendre la fin, puis le début, de son manuscrit, de son gros chagrin d’amour en amitié de l’université et de celui du chant, déjà épongé, déjà pansé, désormais abandonnés, au profit de sa petite musique personnelle, de jour comme de nuit.
Ce sera tout pour aujourd’hui. Tu as bien rattrapé tes quelques jours sans écriture, sans plus aucune avance. Ça avance. Tu fais avancer. J’avance. Elle avance. Nous avançons ensemble. Tu me suis encore ?

© Simone Rinzler | 7 avril 2015 – Tous droits réservés