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jeudi 7 mai 2015

01 On nous a raconté mille versions de la même histoire...

01 ON On nous a raconté mille versions de la même histoire... (Histoire d'On)


On nous a raconté mille versions de la même histoire. On ne se souvenait jamais des précédentes. On oubliait tout. On nous racontait la même histoire dans une autre version. On était perdu. On ne se souvenait de rien.

On nous a mené de jardins en patios, de cours en arrière-cour, de cuisine en salons et de salons en chambres. Puis de chambres meublées en chambres vides, en cagibis, en appentis.

On nous a traîné, fait marcher, fait chanter. On suivait sans bouger, sans moufter. On ne savait rien. On craignait tout.

On nous a lancé des boulettes de nourriture, du pain pourri, des pommes de terres rabougries, puis on nous a versé du lait tourné, du jus pourri, de l'eau sale.

On nous a couché de force sur des paillasses branlantes.

On nous a dévêtu, épouillé, récuré.

On nous a distribué des chemises longues et blanches, sans col, aux manches mitées aux poignets.

On nous a laissé là. On nous a mis à l'isolement. On nous a parlé en langue inconnue. On s'est tu.

On nous a distribué des cachets, mis au cachot, craché dessus. On n'a rien dit.

On nous a abreuvé, gavé, massé, en masse. On ne disait toujours rien.

On nous a laissé là. On a attendu.

On nous a oublié.

On est toujours là.

On nous a envoyé des missives d'icônes indécryptables. On a tenté de lire. On ne comprenait pas.

On nous a envoyé des messages sonores assourdissants sans consonnes. On ne trouvait pas le sens de ces messages.

On nous a plongé dans le silence de chambres insonorisées. On n'entendait que le battement de notre  cœur, les craquements de nos os.

On nous a ébloui de lumière blanche et crue. On n'a plus rien vu.

On nous déménagé vers une autre bâtisse, délabrée, humide, vermoulue. On a entendu les termites, les papiers de bonbons froissés, les pépites de tournesol qui craquaient. On était affamé.

On nous a envoyé un émissaire aux commissures des lèvres gercées, aux furoncles sanguinolents.

On nous a laissé là.

On ne se souvient plus de rien. De rien que de cela.

Comment était-on arrivé là ? Pourquoi était-on là ?

On avait, on avait, ça va nous revenir, on avait, on avait



N'avait-on rien fait ? Qu'avait-on fait ou pas fait ? 
On était là. On n'en sortait pas.

On nous a battu, fouetté, lacéré, étouffé, noyé.

On nous a cajolé, caressé, tapotté, tripoté, câliné.

On nous a fait boire, on nous a saoulé. On était plein, on était ivre.

Et puis, on nous a relâché, bête fauve, désorientée, inadaptée.

On ne nous a pas donné le mode d'emploi. On était perdu.

On n'avait pas le permis. On ne l'avait pas passé.

Alors, on a improvisé. On a tâtonné. On a tout essayé. On a commencé à se parler. On a inventé un langage. On a élaboré des tours, des parades, des stratagèmes, des histoires, même. On est toujours là. 

On ne nous a rien expliqué.

On a fait comme on a pu. On a pris le temps qu'il fallait. On s'est organisé. On s'est disputé, battu, donné l'accolade. On faisait ce qu'on pouvait.

On n'avait pas de règle. On ne nous avait rien ordonné. On était perdu. On était ensemble. On s'est accouplé, reproduit, on a crû, on a cru, sans croire à rien. On n'avait pas reçu d'instruction d'utilisation. On ne comprenait rien. 

On faisait. On n'attendait plus rien.

On est toujours là.
On sera encore là, demain.

© Simone Rinzler | 7 mai 2015 - Tous droits réservés  

On écrit encore et toujours à L'Atelier de L'Espère-Luette