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jeudi 19 mars 2015

#MoocDQ3 0856 20150319 C'est sûr que je pourrais commencer directement avec une description...

Métafiction #MoocDQ3 0856 20150319 C'est sûr que je pourrais commencer directement avec une description...   

C'est sûr que je pourrais commencer directement avec une description du lieu du stage, des participants, de Pierre et Catherine, de Lauriane, Raphaël, Andréa ou Francisco. Ou même d'un autre. D'une autre. Introduire petit à petit des personnages. Faire ma mortelle en improvisant une description, pas trop mortelle, plutôt utile, au développement, la narration, tout ça. 

Je saurais faire, bien sûr. J'ai déjà fait. C'est vraiment parfait. Aussi parfait que les livres que je n'ai pas spontanément envie de lire, parce qu'ils ne me traînent pas directement vers quelque délire, quelque rêverie, quelque histoire abracadabrante, passionnante ou tout simplement plaisante, dans laquelle j'aurai délice à me perdre, indépendamment du genre, de si c'est un genre que j'aime ou que j'apprécie moins. Le miracle d'une bonne lecture, c'est une sacrée alchimie entre ce que tu veux lire et ce que tu ne veux pas lire et que tu finis par lire quand même et que tu finis même par adorer, tellement ça t'a entraîné que tu veux que ça se reproduise sans fin, ce plaisir, cette découverte, et que tu te mets à dévorer ce genre. Pour moi, ça a été la biographie de philosophes, d'historiens, de théoriciens de la littérature, enfin non, ce n'étaient ni des biographies, ni des hagiographies, mais des autobiographies de fin de vie pour trois d'entre eux : Edward Said, Eric Hobsbawm et Terry Eagleton. Eagleton n'était pas en fin de vie. C'était le cas pour le théoricien de la littérature postcoloniale Said, qui est décédé depuis et pour l'historien marxiste Hobsbawm. Ces deux-là ont été traduits en français. Pour le premier, sous le titre "À contre-voie - Mémoires" ("Out of Place - A Memoir) et "Franc-Tireur" ("Interesting Times")  pour l'historien qui voulait écrire un pendant à son dernier grand volume d'histoire sur ce qu'il a appelé "le très court XXe siècle", "L'Âge des totalitarismes". Il avait rédigé une somme historique depuis les débuts de la Révolution industrielle en passant par "L'Âge des Empires" (The Age of Empires).  

Voilà que tu fais ta savante. On dirait ton auteure, insatiable, incontinente, incapable de te contenir, te retenir, de retenir où tu veux aller, sans passer par des voies détournées. Tu fais ta Simone, ma Solange ! Toi, c'est Solange, c'est so lang, so langsman, mon petit Klein, ma petite Mme Lepetit ! Il ne faut pas confondre. Toi, tu ne te perds pas dans les détails. Tu maîtrises, tu assures tes avants, tes arrières, Père, gardez-vous à droite !, Père, gardez-vous à gauche !, tu prévois plusieurs coups à l'avance, ce n'est pas à toi que l'on fera la coup du berger toute sa vie. Tu apprends d'une fois sur l'autre. Tu engranges, tu accumules et tu organises. Tu sais où tu vas. Tu as pris du bon temps, du repos, tout ce qu'il te faut, et te voilà repartie, Comme en Quatorze !, tu avances, tu es là et bien là, bien ancrée dans l'erreur du présent, tu ne te perds pas dans la remémoration vaine. Tu crées ton petit univers, ton petit monde, tu vis avec, en harmonie, en symbiose, en sympathie, en empathie, à petites doses d'homéopathie. 

Homéopathie ? Voilà qui te fait penser à cette pauvre Juliette. Mais c'est encore trop tôt. 

Et là, toi, tu te perds, dans les détails, dans les Chausses de Sept lieues et les milliers de trappes, de farces et attrapes que je te laisse traîner là, et tu demandes qui parle, qui écrit ? L'auteure, l'auteur empirique ? Est-ce cohérent ?  

Quand c'est'i' qu'on va où ?, Où c'est'i qu'on y va quand ?, Comment c'est'i qu'on n'y est encore pas ?, "Papa ! Papa ? C'est encore loin l'Amérique ? - Tais-toi et nage."  

Ah ! On voit bien que ce n'est pas toi l'auteur empirique qui se charge de tout le boulot à la place des autres, qui s'engage à les faire rêver, penser, passer un bon moment, un sale quart d'heure, des nuits durant, à frissonner, s'exciter, se la tripoter même, la zézette, C'est bien, ça, la zézette !, ça marche pour les filles comme pour les garçons, c'est enfantin, ça évoque de vieux souvenirs, ça fait s'arrêter, rêvasser, repenser, à ce que ta mère, ton père, ta grand-mère te disaient, ça te fait oublier si c'est cohérent ou non, si ça tient ou pas, ça te fait poser le bouquin. Ça te fait retrouver l'enfant qui est encore là et ne t'as jamais quitté, même si tu es sobre et austère.

Tiens. Essaie un peu. Je parie que chez toi aussi, il y avait un terme, pas très joli, pour parler de ton sexe, pour ne pas que tu le touches, ou alors, pas là, pas devant Madame Bertrand, ni devant le père Daniel, ou à table, ou avec ton cousin, ta voisine. Un terme que tu as fini par trouver sale. Parce qu'on t'a laissé penser que c'était sale. Ou alors on t'a gavé, de Mais, c'est pas sale !, on t'en a tellement gavé, bourré, de ces injonctions à jouir, alors que tu étais bien trop petit, mon ami, bien trop petiote, ma cocotte, que tu as développé une pente pour le romantisme, et l'abstinence, qui va avec, que tu attends, le Prince Charmant, la gentille fille simple qui voudra bien encore de toi, avec tes cheveux qui commencent à s'éclaircir, ton début de tonsure, ton petit ventrounet de petit buveur de bière. Peut-être même qu'il y en a qui croient, et même qui z'y croivent, que t'es un mec coincé, un vieux petit puceau, un Raphaël, alors que tu es juste pudique, maladroit, peut-être un peu autiste, mais que tu es toi et que tu sais bien ce que tu aimes, et que tu aimes bien rire aussi, même de toi, mais pas en public, pas sous les quolibets, que tu es pudique, que tu as de l'autodérision, et que même si Maman t'a trop couvé parce que Papa était parti, que tu n'as rien de Stromae, Papaoutai, outai, outai, que tu n'es pas beau, que tu es dégarni, que tu moques de ton apparence et de suivre la mode comme de ta première chemise à carreaux boutonnées jusqu'en haut, eh bien, tu n'es pas demeuré, tu pratiques même l'autodérision, oh !, pas depuis bien longtemps, ça t'a pris du temps, des années, pour te libérer, tu n'as pas eu l'urgence de te libérer comme tes copains homos du boulot, tu n'étais qu'un pauvre hétéro moche et coincé, pas très beau, mais terriblement coincé, incroyablement verrouillé, mais tu étais un humain, comme les autres, tu savais ce que tu aimais, et tu ne supportais pas qu'on massacre la langue française, la poésie, ta bien-aimée, ta seule, ta douce, ta petite douce, celle qui te console de tout, et parfois, t'enfonce au fond du trou. Tu as eu bien de la chance de croiser Sermisy, c'est lui qui t'a indiqué ce stage. Non ! Pas le stage d'écriture. Ça c'était avant. Tu me connais ? Je suis la pub ambulante de "Mais ça, c'était avant !", la pub pour les lunettes. Non, ce stage de thérapie de groupe, organisé par Selim Avrom, une pointure cet homme-là. C'est grâce à lui que tu as peu à peu pu te relever de la mort de Sophie, ton premier grand amour, de la mort de Maman, et puis de la mort de ton chat, Guillevic, et du départ de tout le monde vers la ville, la grande ville. Et tu es parti. Toi aussi. Tu as eu une promotion. Oui. Même toi. Tu n'y croyais pas, toi, le timide, le mal dans sa peau, on t'a confié des responsabilités, parce que tu ne t'éparpillais pas, restais sérieux, en toutes circonstances, faisais ton travail à la perfection, et que tu as fini par bouger, évoluer, quitter la maison, et même faire attention à ton apparence, depuis que tu as rencontré Laurence. Ta chère Laurence. Vous n'êtes pas bien beaux, pas bien riches, pas bien brillants, mais vous êtes bien, bien ensemble, bien à deux, tous les deux.  

À deux, on est mieux.  

On se tient la main, on se serre les coudes, tiens !, Francisco aurait dit "On se serre les couilles". On rit, on s'aime, on se soutient. On est une famille. Même si on sait bien qu'on n'aura jamais d'enfants. On ne pourra jamais en avoir. Alors, on est à chacun l'enfant de l'autre, et son parent, et son meilleur ami, et son amant, son amante. Notre petit délice, à nous, tous les deux, bien au chaud. Ah ! Les stages ! Sans Sermisy, l'ami d'un collègue de travail qui m'a donné le nom d'Avrom pour consulter, sans Avrom, jamais je n'aurais connu Grandes Oreilles, ma Laurence, elle avait une patience, une douceur avec les autres. Ce n'était pas une beauté, mais tout le monde allait se confier auprès d'elle, dans ce stage de thérapie de groupe dirigé par Avrom, notre parrain, notre témoin.  

C'est comme Geneviève, à l'atelier d'écriture. Elle ne payait pas de mine. Mais c'était, c'était vraiment...  

Oui ! Oui ! Laurence, j'arrive ! Tu sais bien qu'on ne m'arrête plus, maintenant, quand je commence à parler, ou à écrire ! Enfin, autre chose que de la poésie, maintenant que je suis heureux ! J'arrive, j'arrive !  

Ah oui ! Aussi ! Je suis nettement moins sérieux, bien moins pointilleux. Pas guéri encore, mais en bonne voie !  

Ça y est, je suis prêt, ma Z'oreilles, ma merveille ! 

Bon, tu en veux quand même une description ? Tu crois que je ne sais pas en faire, c'est ça ?   

Tu vas voir ce que tu vas voir : 

"C'est un trou de verdure où coule une rombière. Ici, tout n'est que fluxion de poitrine, drame et velouté."

Je te fais marcher, et tu cours, tu gambades. Tu as quatre ans. Je te mène où je veux. Je te promène, je te balade, je te fais sourire, tu admires, tu t'énerves, tu continues à lire, je te fais lire, je me fais écrire, tu me fais écrire. Ensemble, nous vivons des instants étonnants, n'est-il pas ?

C'est un plateau venteux entre plaine et collines, une moisissure, la moisissure du temps, l'usure de la patine des temps anciens. La dame de ces lieux avait tout maintenu en l'état. Le temps ne bougeait pas, n'avançait pas, seule l'horloge bougeait un peu, seconde après seconde. Une table en bois blond, cirée, ou vernissée depuis des années, recouverte d'une nappe en toile cirée  jaune délavé un peu abîmée. Quelques chaises, disparates, anciennes, vieilles, rafistolées, bricolées, glanées auprès des amis, des enfants, des parents et voisins. Des strates de modes, de rustique, de très ancien et de démodé, des meubles de briques et de brocantes, dégottés dans des vide-greniers de la région, construits à la vite pour servir un besoin urgent de repose-plat, de table d'appoint de fortune, de bibliothèque improvisée. Un vieux poêle, un buffet à la porte démolie, des rideaux de cretonne pour cacher sous l'évier les produits à laver la vaisselle, le sol, la serpillère. Un balai, une pelle, une balayette, une tapette à tapis derrière la porte d'entrée, prêts à l'emploi, à côté du chausse-pied, des sabots de jardin en plastique vert foncé, et des grands parapluies de grand-père, un noir et un vert, sans âge. Une cuisine toute simple, à l'ancienne, sans chichis, mais une hygiène parfaite, malgré l'humidité omniprésente et cette odeur de moisi qui n'a jamais voulu quitter cette entrée du logis de la propriétaire, même après la peinture des murs et les tentatives d'assécher le sol non protégé par un vide sanitaire.  

Le sol est froid.  

Posées à même la terre, les vieilles tommettes n'ont même pas de charme, tant elles sont abimés, ébréchées, peintes et repeintes, année après année.  

L'humidité imprègne tout. Le froid gagne à la fin de l'automne. L'humidité. Constante. Présente. L'humidité qui transperce les os, les doigts et les pieds, au milieu de ces champs de gâtine, de ces mares, de ces jardins bourbeux et caillouteux. 

L'humidité.  

L'humilité aussi, de la demeure, de ses habitants, de ses pensionnaires, de ces stagiaires de musique, de poterie ou d'écriture.

L'humilité est la qualité première de la propriétaire et de son compagnon, Jacques. 

Jacques ou Pierre ? Alors, décide-toi. Va pour Jacques, alors. Mais que feras-tu de Pierre, alors ? Tu étais poussière, moisissure et te voilà de pierre en Pierre, en Paul, en Jacques. Tu fais le Jacques ? Tu ne reste pas de pierre. De Pierre, il ne resterait que poussière ?

Attends un peu avant de tout fermer, de tout clôturer, de tout baliser. 

Il est temps de faire une pause, de se lever, se faire un thé, un café, se verser un verre d'eau. Ou une bière ?   

Toi, tu fais, comme tu veux. Moi, je reste à l'eau. Plate. Sans glaçons. 

© Simone Rinzler | 19 mars 2015 - Tous droits réservés